Avant la tourmente (l’immobilité)

Le vent se lève. Il balaye les hauts-plateaux et caresse l’herbe rase intimidée par l’hiver passé et à venir, frappe les tuiles des toits éprouvant la qualité de leur amarrage, fait valser les plus hautes branches des frênes en bordure des chemins, repousse les animaux en lisière des forêts : tout ce petit monde se prépare à la tempête du week-end : une de plus, et nous sommes déjà au mois de mars, l’hiver ondule, trois jours dans la douceur succèdent à trois jours de tempête qui laissent au sol une couche de neige fragile, mais épaissit le manteau blanc des montagnes. À ce rythme, on pourra dire que l’hiver s’est manifesté surtout au printemps, lequel avait d’abord surgi au cœur de février. Ce sont des choses qui arrivent, plus souvent qu’on le croit.

Ma jambe gauche est enserré dans une attelle faite dans un tissu solide et bleu, si bien qu’il m’est impossible de plier le genou – c’est le but. Suis donc condamné pour quelques jours encore à demeurer quasiment immobile, boitant bas du bureau à la chambre et de la chambre à la cuisine. J’assisterai donc au spectacle de la tourmente de neige par la fenêtre de mon bureau.

Semaine étrange. J’étais le week-end dernier plein d’élan, et ce genou récalcitrant l’a brisé. En descendant à skis un étroit sentier rempli d’une belle neige poudreuse, j’ai négligé un instant et mon âge et la déclivité de la pente, l’affaire s’est conclue par une mauvaise envolée, un soleil comme on dit, et c’est le genou qui a pris. Me voilà donc avec une jambe raide, forcé de ralentir, de me tenir tranquille. Prenant le bon parti de l’épisode, je me disais, très bien, tu pourras donc consacrer tout ce temps libre à écrire. Mais j’oubliai que je suis de ceux qui puisent leur énergie spirituelle dans la dépense d’énergie motrice, et que l’immobilité du corps ne favorise en rien chez moi la concentration, au contraire, elle n’induit qu’une immobilité de l’esprit.

Il existe un bref ensemble de remarques à ce sujet de Sandor Ferenczi, dans un texte intitulé «Pensée et innervation musculaire», sur lequel j’avais écrit quelques commentaires autrefois (mais où diable ai-je rangé ces commentaires ?)