On attend d’ici quelques jours un dernier soubresaut d’hiver, un retour neigeux, mais rien n’est sûr, alors d’ici là, on se promène avec les chiens dans la prairie sèche, l’herbe est rase, et bien qu’on soit en février, la douceur enveloppe les corps et les esprits. Quand on vit à la campagne, au milieu des prés, on se trouve assurément plus proche de son métabolisme animal, et c’est tout à fait déstabilisant de sentir une telle douceur alors que le corps s’était préparé à subir les assauts du froid. De secrets processus internes se sont mis en route, des fonctions organiques sophistiquées, des circuits qui s’activent – je suis toujours étonné de la manière dont on s’habitue, en quelques jours, aux grandes froidures de novembre – tout cela finalement pour rien, et tout est chamboulé. Les frênes en bordure du jardin s’apprêtent à bourgeonner, les chevrettes à mettre bas, les vaches dans le pré d’à côté sont déjà dehors, alors qu’elles attendent souvent la fin du mois de mai pour monter à l’estive, et je regarde mes skis posés dans le vestibule d’entrée de la maison avec circonspection.
Tout est marqué au sceau de l’incertitude. ça s’agite dans le grand monde, à cause des échéances électorales, et là aussi, l’incertitude règne, grevée d’angoisse, d’espérance, de dépit. Ce barnum inepte noie les velléités de révolte, sans parler de révolution – reportée comme toujours aux calendes grecques, pour ne pas dire jamais. Des flots diluviens d’informations s’abattent sur le peu d’esprit qui reste, la propagande bat son plein, qu’orchestrent avec zèle les mass-medias, au service sans faille du pouvoir et de la bourgeoisie, accaparant comme ils l’ont toujours fait le domaine du raisonnable, qui leur semble réservé, alors même qu’ils excellent à tricher, voler, truander leur prochain, particulièrement le peuple, trop accablé pour s’en rendre compte.
Le pire paraît plus assuré que le meilleur – ce dernier demeurant fort relatif. La majorité des programmes ne menacent en rien les «propriétaires des moyens de production», ni les «propriétaires terriens», ni les actionnaires et tous ceux dont la fortune est assurée par la misère, la précarité et le sacrifice de la majorité. Quel que soit le vainqueur de la présidentielle, ils couleront de toutes façons encore de beaux jours et personne n’envisage de les laisser tomber, eux. Les candidats qui leur sont les plus favorables leur promettent même des jours encore meilleurs : on resserrera d’un cran supplémentaire le nœud qui serre la corde autour du cou des plus précaires, on mettra définitivement au pas les fonctionnaires en les pliant à des tâches impossibles, et on réduira les charges sur les entreprises, manière supposée élégante d’alimenter les dividendes des actionnaires avec de l’argent public. Tout cela est connu, l’élan en faveur des classes dominantes ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier, non, ce qui est réellement désespérant, ce n’est pas que les nantis continuent de faire ce qu’ils ont toujours fait, ce pour quoi d’ailleurs ils sont précisément des nantis, détourner toute la puissance publique et la force sociale à leur profit, défendre leurs intérêts avec ardeur, non.
Ce qui est terrifiant, et accablant, c’est la manière dont la propagande qui accompagne et redécore cet effort pour accumuler de la fortune et du pouvoir se voit reprise et assumée par une partie du peuple, les classes moyennes et même, aussi paradoxale que ça puisse paraître, une partie des pauvres. Je suis tombé sur un sondage concernant le projet de Revenu Minimum Universel (pour lequel j’ai milité autrefois, dans les années 90) : une large majorité de la population le rejette. Que les bourgeois, qui de toutes façons expérimentent pour le plupart d’entre eux cette rente à vie depuis leur naissance, ce pourquoi d’ailleurs ils sont des bourgeois, n’ayant jamais connu le souci d’un toit et d’un repas, cette histoire de Revenu déconnecté du travail va tout à fait contre leur intérêt, et c’est normal qu’il s’en méfie : après tout, à supposer que ce Revenu soit assez élevé pour entrer en rivalité avec le revenu salarié, il pourrait bien être utilisé par les salariés pour modifier les rapports de force avec les patrons – si toi, le patron, tu n’accèdes pas à ma demande, j’irai voir ailleurs, puisque j’ai de toutes façons un revenu assuré. Un vrai cauchemar pour les exploitants ! Mais que parmi les exploités, ils s’en trouve pour refuser ce Revenu Minimum Universel au prétexte comme on le lit dans nombre de commentaires, ou qu’on entend dans les conversations, qu’il favorisera la paresse et la luxure, ça me donne envie de tirer dans le tas. Les exploitants doivent se fendre la poire en constatant la manière dont les masses ne sont même pas capables de calculer leur propre intérêt et continuent de confirmer, quoiqu’elles en disent, le privilège des élites, du patronat et de leurs bourreaux. Je me demande parfois ce que répondraient les gens à la question : à votre avis, les inégalités sont-elles « naturelles » ? Les élites répondraient oui, probablement, en ajoutant quelques phrases roboratives concernant la valeur de la peine prise au travail – les enquêtes de Monique et Michel Pinçon-Charlot n’ont cessé de montrer que là-haut, on ne doute pas de la naturalité de sa position : les élites sont les élites parce qu’elles possèdent un capital génétique supérieur, qu’importe qu’ils soient en réalité confondu avec un capital économique supérieur. Mais j’ai bien peur que parmi les gens du peuple, on en trouve bon nombre qui le croit aussi : si les élites sont telles, c’est qu’elles le méritent d’une manière ou d’une autre, etc.
Bref. et selon toute vraisemblance, on aura surtout de la flotte, plutôt que de la neige. Hiver pourri.