Sorokine, Roman, et le nihilisme néolibéral

Un dernier message dans la veine haineuse-pré-apocalyptique-pornographique (mon état des derniers jours)

En me promenant la nuit dernière, je pensais à Roman de Vladimir Sorokine et me disais qu’on tenait là un texte sans doute désespéramment prophétique.

Alors oui : Sorokine parle de la Russie post-soviétique (et de l’histoire de la Russie depuis Pouchkine et Tolstoï, etc.) – et qui d’autre que lui ? (avez-vous lu son portrait de Poutine ? Qui d’autre que lui donc ?

http://outsiderland.com/danahilliot/vladimir-sorokine-un-portrait-de-poutine-decapant-et-instructif/

Il y a eu énormément d’études, notamment en anthropologie, pour dire ce que furent ces décennies (qui courent jusqu’à aujourd’hui) de conversion forcée à l’économie de marché. Un désastre psychique et matériel pour la plupart des habitants de l’ancien empire Soviétique.

Tant que j’y suis, lisez aussi d’Heonik Kwon, un des grands anthropologues de notre temps, The Other Cold War (et ses autres livres sur le culte des morts au Vietnam et en Corée), et, pourquoi pas, l’épatant Not Quite Shamans de Morten Axel Pedersen (en Mongolie)

Bref, si on cherche à se représenter une image du chaos social, économique et politique, la plupart des sociétés post-soviétiques font très bien l’affaire.

Et donc Sorokine !

Impossible de parler du texte intitulé (très ironiquement) Roman, du nom du personnage, en réalité un parfait « anti-roman » – ou plutôt une entreprise d’autodestruction du roman (par l’auteur lui-même et le personnage, Roman, donc, par le roman lui-même – je sais pas si vous me suivez là)

Sauf que les 480 premières pages (dans la traduction française chez Verdier) constituent, ô bien plus qu’un pastiche !, un roman en bonne et due forme d’une facture extraordinairement classique (millésimé Russe & XIXᵉ siècle on va dire).

Écrire ces 480 pages. Déjà. c’est absolument sidérant. Et puis :

C’est là que, à partir des pages 480 & ss j’ai renversé ma tasse de café : toute la fin de mon exemplaire est caféiné gondolé. Véridique.

Or, c’est précisément à partir de là que la destruction commence.

Le reste, je vous invite à aller y voir par vous-même. Voudrais pas gâcher le plaisir ou l’horreur !

Alors pourquoi prophétique ? Pourquoi, et je suis sûr que Sorokine en est tout à fait conscient, cette catastrophe romanesque dépasse largement la tragédie du monde Russe et de la littérature Russe et nous concerne ?

Parce qu’il s’agit de sombrer (avec le personnage, Roman, et avec la littérature, avec la langue et avec le monde) dans le nihilisme le plus radical. (et les russes en savent quelque chose, du nihilisme)

(vous avais prévenu, suis pas ici pour plaisanter).

Et, marchant dans la nuit donc près des étangs, songeant à l’état du monde (des mondes) et le mien en particulier, je me disais :

C’est exactement le sentiment que j’ai, concernant l’irrésistible guerre menée par les néolibéraux contre les peuples : le marché est tellement amoral, il est tellement étranger au sens de la justice, il est tellement au-delà de l’histoire, (d’ailleurs, il promeut « la fin de l’histoire » (C’est-à-dire de la lutte des classes)

Le marché et ses thuriféraires, ceux qui tirent les ficelles et les dupes et abêtis, récitant comme un mantra les articles de sa propagande, mon cul d’abord et après moi le déluge, le marché et ses thuriféraires, donc, répandent sur les mondes et les gens qui l’habitent comme ils le peuvent, le nihilisme le plus absolu, pas seulement au sens symbolique ou idéologique, mais très matérialiste, par la destruction et l’épuisement des choses.

Comme l’avait rappelé feu Graeber, le capitalisme est né de la spoliation, du meurtre, de l’asservissement généralisé, et, le temps passant, il apparaît qu’il n’a d’autre fin que l’accaparement total, le meurtre, la destruction et la dévastation.

Le Roman de Sorokine, n’a plus personne à qui parler puisqu’il a tout bonnement massacré tout le monde. À proprement parler, il n’y a plus de monde du tout. Plus aucune pensée, plus aucun langage, même pas un souffle.