Premières chaleurs

Avec une cheville en vrac me voilà traînant la patte autour du lac – ce qui réjouit Capou, le plus petit des chiens, qui d’habitude peine à suivre la cadence, et, ce soir, en viendrait presque à me dépasser.

à Cunlhat

Les premières grandes chaleurs de l’année m’assomment  – les dernières aussi d’ailleurs, sans compter celles qui ne manqueront pas de nous tomber dessus durant ce inévitable interminable été. Il en va ainsi quand on passe tout l’hiver en montagne : la réputée belle saison vous plombe le moral ensuite durant huit ou neuf mois. On est en juin et je me languis déjà de la neige.

Je quitte les chaussures et marche pieds nus dans l’herbe déjà sèche après ces deux jours de soleil. Iris observe les canards, allongée sur la rive du lac, Capou explore consciencieusement quelques bouquets sauvages, tandis que Delphine enregistre avec soin les bruits du dehors.

Un immense nuage blanc s’est installé sur les hauteurs, entre deux cols, comme pour marquer l’emplacement du sommet. Êtes-vous déjà allé à Pierre-sur-Haute ? C’est un lieu, un haut-lieu peut-on dire, fort étrange, surmonté d’une station hertzienne militaire dotée de tours de télécommunications et d’immenses antennes radars circulaires, le tout étant censé résister au souffle d’une explosion nucléaire. Au sol, les bâtiments sont, dit-on, bunkérisés, et reliés entre eux par 400 mètres de tunnel en béton afin de permettre les déplacements des gens qui travaillent là durant l’hiver, quand des mètres de neige recouvrent le sommet. Dit comme ça, si l’on est un tant soit peu amoureux de la nature sauvage, ça ne fait pas envie. Et pourtant, je ne parviens pas à trouver ces étranges édifices véritablement laids. Ils vous transportent dans un univers de science-fiction, surtout quand la neige les environne – ce qui était le cas quand j’y suis monté cet hiver.

Col du Béal et Pierre-sur-Haute

En allant chercher Capou, que ses pérégrinations ont emporté hors de ma vue, je croise un pêcheur fort âgé accompagné d’un ami à lui, du village non loin sans doute. Deux heures que je suis là, mais pour le moment rien. Hier soir, j’ai attrapé une truite, là-bas, sur l’autre rive, du côté ombragé, bien qu’il n’y ait pas beaucoup d’eau à cet endroit. Tu vois, dit l’ami : elles tournent en rond, dans le sens des aiguilles d’une montre, elles vont là, et puis là. Ils semblent tous deux voir sous l’eau des choses que je ne vois pas. Ainsi pensent et voient les pêcheurs, qui devinent aux légers mouvements à la surface des eaux des vies plus profondes. Je me suis toujours dit qu’à la fin, j’irai acheter une canne à pêche et que je passerai mes derniers jours au bord d’un étang. Faudrait que j’apprenne au cas où.

à Cunlhat

Plus tard, dans la soirée, en promenant Iris dans les ruelles du village désert à cette heure tardive, je passe devant cette maison à deux pas de chez nous, aux volets clos. Une épaisseur affolante de papier adhésif, comme si on avait voulu s’y prendre à plusieurs fois, ferme l’ouverture de la boîte aux lettres, les fils électriques pendouillent à l’emplacement de la sonnette d’entrée, et sur la porte, le nom du propriétaire a été barré avec vigueur et colère, je suppose, au feutre noir.

J’ai récemment appris qu’une femme vivait ici, que la plupart des habitants du village n’ont JAMAIS vue. Une artiste peintre, m’a confié la personne qui la connaissait. Je suis passé cent fois devant cette maison, et, à chaque fois, les volets clos me laissaient penser que l’endroit était abandonné. Elle doit vivre dans la plus parfaite obscurité, à moins que d’autres fenêtres donnent sur quelque cour intérieure.

Qui sait la douleur traversée qui fit d’elle une recluse ?

Je la comprends cependant – pourquoi cependant ? – comme je comprends ce jeune homme qui, chaque jour que le diable fait, dans les rues d’un autre village où j’habitais naguère, partait à pied de chez lui exactement à la même heure, parcourait le même itinéraire, au mètre de trottoir près, avant de rentrer pour déjeuner juste avant midi. Et remettait ça dans l’après-midi. Il semblait là que ces deux promenades constituaient sa seule occupation. Ce qui, après tout, en vaut une autre, d’occupation (les gens s’affairent en s’imaginant probablement accomplir des choses fort importantes, mais nous mourrons tous au bout du compte et les critères qui nous font juger de l’importance de ces affaires n’auront bientôt plus cours). Tous deux me rappellent dangereusement quelqu’un que je connais (une version future de moi-même, quoique, à bien y penser, le moi présent tend à leur ressembler déjà beaucoup).

On m’a aussi raconté qu’un homme, l’ancien propriétaire, s’est pendu dans une des tours du château en ruines qui surplombe le village.

23°C dehors : je reporte au propre mes notes du jour en écoutant ces chansons de Ned Rorem sur des poèmes de Whitman (dans la version de Susan Graham, mais j’apprécie aussi la version de la basse-Baryton Donald Gramm)