ANTOINE, HENRI MICHAUX . 14h00

La mère d’Antoine est en dépression. Depuis toujours, dit Antoine. Lui passe le plus clair de ses journées cloîtré dans sa chambre à écouter de la musique industrielle et ne sort qu’au crépuscule. Il est le batteur de notre groupe, A Very Sad Experiment. On l’avait repéré parce qu’en classe, il tapotait en permanence avec ses doigts sur le bord du bureau. Par respect pour sa mère qui ne tolérait aucun bruit compte tenu de son état, il ne jouait jamais de batterie chez lui, et donc, en guise d’entraînement, se contentait de tapoter avec ses doigts sur n’importe quel objet solide qui lui passait sous la main.

Je frappe à sa fenêtre aussi discrètement que possible. Nous autres, à l’époque, on n’était pas réputé respecter grand chose ni personne, mais la mère d’Antoine, si, on la respectait. À travers le volet entrouvert, je distingue Antoine, plongé dans l’obscurité, assis sur le lit en train de rouler un joint. Il écoute probablement Einstürzende Neubauten, ou quelque chose dans ce goût : sa chambre m’évoque une fabrique d’aluminium récemment transformée en hôpital psychiatrique, sombre, froide, métallique, sinistre.

Me fait signe d’entrer, ouvre un des volets, et j’enjambe la fenêtre. Un livre de poche posé à côté de l’oreiller. Tu relis Henri Michaux ? je lui dis. C’est notre période Henri Michaux. On a commencé à enregistrer des morceaux inspirés par le Voyage en Grande Garabagne, dans une grande filature laissée à l’abandon, qui se trouve pas loin de chez lui en sortant du village. La dernière fois, on se trouvait une vingtaine là dedans, à taper sur des machines en métal ou de grosses pièces de bois hors d’usage. Moi je faisais le tour des salles de l’usine poussiéreuse, le magnétophone à la main, jouant, en me déplaçant d’une salle à l’autre, les chefs d’orchestre itinérants. Certains poussaient des cris censés évoquer les créatures d’Henri Michaux. Tout le monde s’y était mis avec beaucoup de sérieux. Dommage que les flics aient débarqué en plein milieu de la performance : c’était en train de devenir vraiment bien, j’avais une heure d’enregistrement, on en a fait une cassette audio par la suite, copiée en trois exemplaires. Les flics sont insensibles à l’art. Après quoi, il a fallu se convertir illico en coureurs de fond, et filer par les marécages pour rejoindre les voitures qu’on avait garées à l’autre bout du village, histoire de pas trop attirer l’attention. Deux types se sont fait arrêter, des types que je connaissais même pas, mais qui s’étaient agglutinés au groupe à un moment ou à un autre. Mon frangin et Antoine se sont dissimulés dans la bassin en ciment du vieux lavoir au bord de la rivière. J’ai filé par les collines avec la précieuse cassette audio dans la poche. Faudra remettre ça bien entendu : les flics c’est une chose, l’Art en est une autre.

La dernière fois qu’Antoine a vu mon frère, c’était avant-hier soir chez Thierry. Thierry est le fournisseur de mon frère, son grossiste si l’on veut, et mon frère est le fournisseur d’Antoine, et de pas mal d’autres gens. Il me demande pourquoi je le cherche. C’est pas souvent que je me donne la peine de chercher mon frère. Deux ans après qu’on se soit installé dans un appartement en bordure du centre-ville, après que mon père nous ait virés, avec raison, de la maison : j’avais surpris le frangin et mon père dans le garage sur le point de s’assassiner mutuellement, le premier avec un râteau, le second avec un bêche, et ma mère avait la charge de deux enfants et d’un amant qui s’enfilait chaque matin une demie bouteille de whisky, deux ans après donc, j’ai soudain compris qu’on avait espéré de moi, en tant qu’aîné, que je veille sur mon cadet. Sur le moment, le deal m’avait malheureusement échappé. Aujourd’hui, le mal était fait si l’on peut dire, et d’une certaine manière, je payais le prix de mon incompréhension en m’obligeant à essayer de réparer les dégâts. Avec deux années de retard donc. Trop tard. Tout ce bordel, un simple décalage temporel, il aurait fallu qu’à seize ans mon frère puisse compter sur quelqu’un : nos parents s’efforçaient de refaire leur vie, je m’efforçais de commencer la mienne, il s’était tourné vers une bande de jeunes gens en perdition, des jeunes gens aussi perdus que lui.

L’anecdote du baccalauréat manqué ne fait pas rire Antoine. Là, il fait fort quand même, il dit. Nous fumons un peu tous les deux. Ça me lourde d’aller chez Thierry, je dis. Je viens avec toi, fait-il, par compassion peut-être, ou bien il songe à lui acheter un truc ?, se levant avec peine. Le temps qu’il se prépare, et il lui faut du temps, comme si sortir dans le monde là-dehors exigeait qu’il se déguise, son côté vampire en quelque sorte : je le vois encore redressant sa crête avec de la laque à cheveux, ça lui faisait comme un casque rigide sur le crane, d’une bonne trentaine de centimètres de haut, nous, on utilise plutôt du savon, ou bien on se lave pas les cheveux, ça finit par durcir naturellement si l’on peut dire, puis j’entends le ronflement du séchoir. Ça m’arrange, dois-je admettre, de pas me pointer chez Thierry tout seul. J’aime pas ses yeux. Je l’appelle le crotale. Le genre de bestiole qu’attend la moindre occasion pour te faire un coup de pute, te mettre dans l’embarras, t’embarquer dans des affaires impossibles, un vrai businessman qui règne sur une partie de la ville depuis la chambre de la maison bourgeoise de ses parents, lesquels ne se doutent de rien manifestement. Doivent quand même se dire qu’il a beaucoup de copains le fiston. Toujours habillé avec les plus belles fringues, le perfecto neuf et sans rature, les rangers étincelantes, la gratte électrique flambant neuve à côté du lit. C’est sa vie après tout, stop, Stop me if you’ve heard this one before.