L. A. Sass, Les Paradoxes du délire : notes de lecture (1)

Après mes 6 semaines de tête-dans-le-sac je commence à re-émerger et me rappelle un par un chaque item de la liste des choses que je souhaitais ardemment faire — et là, ce matin, il y avait « écrire à propos du livre de Louis A. Sass, Les paradoxes du délire (The Paradoxes of Delusion: Wittgenstein, Schreber and the Schizophrenic Mind, 1995), traduction française P.H. Castel, Ithaque Éditions, 2010), que j’ai dévoré en quelques jours avant ces 6 semaines donc, et dans lequel je me replonge depuis ce matin, en feuilletant au gré des annotations que j’avais portées en marge lors de ma première lecture. Faudrait que je m’y mette, mais, comme toujours, me voilà heurté au problème du compte-rendu de lecture, pour lequel je ne suis définitivement pas doué. Je ferai donc à ma manière, c’est-à-dire écrire non pas tant sur ce livre que : en plonger quelques pages dans le bain tumultueux de ma propre expérience clinique ou : le soumettre à un ersatz de dialogue avec (P) – (P) étant quelque chose tel que « le-patient-dans-mon-esprit » ou « l’impact des séances (passées et à venir) sur mon appareil à penser psychanalytique » — et on verra où ça mène.

Avant toutefois que de plonger tête baissée dans la fournaise, quelques remarques préalables concernant les recherches sur la schizophrénie paranoïde et la pertinence de la thèse de Sass dans cette perspective : la traduction du livre survient en France au moment où le projet de naturalisation des grandes maladies rattachées aux psychoses ne suscite quasiment plus d’opposition, ou du moins pas d’opposition publique sérieuse et argumentée — même si dans les cercles psychanalytiques, on continue à analyser les psychoses du point de vue structural, et même si, dans le secret des cabinets, les patients (quelques uns des miens en tous cas) continuent de croire qu’il y a quelque chose à penser de leur expérience schizophrénique, y compris des phénomènes hallucinatoires ou des productions dites délirantes, et que ce travail qui consiste à penser ces pensées-là, ou du moins les penser autrement, n’est pas vain, mérite d‘être entrepris, ne serait-ce parce que, après tout, en attendant que les scientifiques trouvent dans le cerveau ce qu’ils espèrent y trouver, puis découvrent le moyen de modifier dans le cerveau ce qu’ils espèrent modifier, en attendant ce jour donc, ils ont affaire à ces pensées-là, quotidiennement, que c’est aussi avec ces pensées là qu’ils s’articulent bon an mal an avec tous ceux qui peuplent le monde environnant, et que ça leur pose un certain nombre de problèmes théorico-pratiques (parfois plutôt théoriques – quand par exemple un patient de M. Bleuler, cité par Sass, déclare : « Corps et âme n’ont rien à faire ensemble, il n’y a pas d’unité. », parfois plutôt pratiques – quand par exemple il s’agit d‘évaluer l’effet d’un médicament sur le cours des pensées susdites), bref, qui considèrent que c’est leur esprit qui est malade, ou qui se comportent comme si tel était le cas (et donc : se sentent à leur place dans un cabinet de psychanalyse).

Le livre de Louis A. Sass arrive donc à contre courant, et doublement à contre-courant, spécialement en France, dans la mesure où il déploie un modèle de description des phénomènes typiques de la schizophrénie entièrement différent des deux modèles dominants actuellement, c’est-à-dire :

  1. Le modèle naturaliste fondé sur la neurobiologie et les études épidémiologiques et statistiques, qui n’accorde finalement à ces phénomènes que le rang de symptômes au fond dénués de sens et de valeur subjective (le délire n‘étant plus reçu comme ce qui s’adresse à un autre, ce qui nous interpelle, mais comme un phénomène s’inscrivant dans une logique compensatoire, une régulation adaptative a posteriori censée répondre aux dérégulations chimiques cérébrales qui constitueraient la véritable « nature » de la maladie (si l’on parvient à faire baisser les taux de dopamine, alors les hallucinations et les délires diminuent – « s’atténuent » comme dit (P) : c’est un fait (quoiqu’ il y aurait beaucoup à dire là dessus) : mais est-ce une preuve ?)). Le modèle neurobiologique n’accorde donc aux discours du patient qu’un statut secondaire, déterminé, ces manifestations au fond ne nous apprennent rien et n’ont rien à dire [ un psychiatre, parlant d’une de mes patientes : « ce n’est pas une psychothérapie qu’il lui faut, mais un traitement » ] : je cite ici P. H. Castel, L’Esprit Malade, Ithaque 2009, p. 134-5, à propos de ce qu’il nomme l’hypothèse GPJ (Grivois-Proust-Jeannerod) :

« Il faudrait, c’est sûr, montrer patiemment que la clinique de la psychose est ici reformatée pour coïncider avec ce qu’on veut lui faire dire, et qu’on donne en outre au psychomoteur une extension telle qu’on en vient finalement à identifier régressivement les actes, y compris les plus sociaux, les plus contextuels, à des actions, puis les actions à des gestes, puis ces gestes à des activations motrices, et enfin ces activations motrices à des intentions implantées dans les neurones. »

  1. Le modèle psychanalytique, ou les modèles d’inspiration psychanalytiques, disons pour faire vite : la régression libidinale comme recours à des défenses archaïques (dans la perspective d’un conflit primaire n’ayant pas pu être élaboré psychiquement) – les kleiniens diraient : régression à la position schizo-paranoïde de la petite enfance -, et, de manière assez insistante, l’idée générale d’une déficience primaire dans la constitution du moi à l‘épreuve de la réalité, qui, à l’occasion d’une situation anxiogène, se révèle sous la forme de décompensations (les phénomènes typiques de la schizophrénie), et se traduit par des défenses du type clivage et déni (je passe sous silence volontairement la version structurale lacanienne, le manque ou le rejet du signifiant fondamental (le Nom du Père), la forclusion, les failles dans le système symbolique etc., c’est pas que ça ne m’intéresse pas, au contraire, mais comment ça se goupille dans la clinique, au niveau des singularités rencontrées dans nos cabinets, la question demeure ouverte – et suscite en moi une grande perplexité quand j’entends causer de forclusion chez quelques uns de mes collègues).

Sass adopte une toute autre perspective. Il s’efforce de décrire l’expérience schizophrénique en suivant au plus près les mots que le malade utilise pour décrire ses vécus internes et son expérience perceptive. Ceux de Schreber bien sûr, qui nous a légué les descriptions les plus fines, les plus détaillées, et les plus étendues, mais également ceux de quelques autres (dont ce Jonathan Lang : son article « The Other side of ideological aspects of schizophrenia » avait été publié en 1940 dans la revue Psychiatry (3, p. 389-393), il faudra que j’en cause un de ces jours). La finesse des descriptions de Sass n’a d‘égal que la finesse des descriptions dont certains patients sont capables — ce qui nous rappelle que Sass est un philosophe (et psychologue), or, un philosophe est familier d’un certain genre de traitement des pensées, de ces pensées que Sass s’efforce de retrouver dans l’expérience du schizophrène : sa thèse, du coup, s’en trouve renforcée, au sens où ce ne sont pas seulement Schreber et Wittgenstein qui la manifestent, mais aussi Sass lui-même. La thèse essentielle ici porte sur notre capacité à « comprendre » la forme de vie schizophrénique, au sens où déjà nous pouvons en partager certaines intuitions, certaines expériences, et elle se distingue de et s’oppose donc à la doctrine de l’inintelligibilité des manifestations délirantes, soulignant leur caractère prétendument définitivement énigmatique (Jaspers), ou bien encore aux thèses qui survalorisent cette expérience en la présentant comme l’envers et le dehors de la raison civilisatrice (la psychose comme « révélation » de ce qui est refoulé, conférer certains courants antipsychiatriques), etc.. [1]

Dans ce livre je tente d’accomplir ce qui, selon Jaspers, ne peut pas être accompli : appréhender, de manière à la fois empathique et conceptuelle, quelques uns des symptômes les plus bizarres et les plus mystérieux de la schizophrénie. (Sass, Les Paradoxes du délire, p.26)

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…à suivre : des remarques sur le lien entre l’hyperbolisation de l’attention et la radicalisation des logiques solipsistes la question du traitement du genre de pensée que Wittgenstein identifie comme suscitant les maladies philosophiques qu’il tente de guérir : je postule que la plupart d’entre nous ont rencontré des pensées de ce type, mais que nous les avons : – ou bien fait taire aussi vite, – ou bien traitées philosophiquement, – ou bien traitées schizophréniquement (au sens du traitement que leur fait subir Schreber).

La question dès lors qui demeure en suspens quand on lit le livre de Sass : comment se fait-il que, rencontrant ces pensées là, nous les traitions à ce point différemment ? Pourquoi certains les prennent au sérieux et d’autres les évacuent dès qu’elles se présentent ? (c’est là que les modèles neurobiologiques et les modèles psychanalytiques proposent des hypothèses conséquentes)

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1 … et, dans le sens où ce texte me semble à moi tranquillement familier, que j’y reconnais sans trop de peine les logiques à l’œuvre pour les avoir sinon pensées, du moins expérimentées moi-même, en tant que lecteur, patient, psychanalyste et philosophe, je la renforce aussi : je songe soudain qu’il y aurait à écrire sur la formation philosophique du psychanalyste — Bion a décrit l’exercice de la philosophie comme une voie d’entrée favorable la recherche psychanalytique :

(…) L’expérience qu’a l’analyste des problèmes philosophiques est si réelle qu’il a souvent une meilleure appréhension de la nécessité d’une formation philosophique que le philosophe professionnel. La formation philosophique universitaire et l’expérience psychanalytique réelle sont proches l’une de l’autre ; mais leur prise en compte réciproque n’est pas aussi fréquente ni aussi fructueuse qu’on pourrait l’espérer. Bion, Second Thoughts, p.170.

À l’heure où la tentation (à nouveau) est grande de réserver l’exercice de la psychanalyse aux diplômés de psychologie et/ou de médecine, je me fais un plaisir d‘énoncer ce qui suit : peut-être l‘étude de la philosophie (par exemple étudier Wittgenstein) constituerait une propédeutique à l‘écoute compréhensive des délires ? Peut-être qu’au contraire les études de médecine ou de psychologie, et les préconceptions qu’elles ne manquent pas de véhiculer, tendraient plutôt à embarrasser l’analyste, à le détourner d’une appréhension « empathique et conceptuelle », pour reprendre les mots de Sass ? Ça me peine toujours de lire ce qui suit, tiré de la FAQ d’une vénérable institution psychanalytique s’il en est, et qui compte de surcroît quelques uns des plus éminents lecteurs francophones de Bion :

Un diplôme de psychologue ou de médecin ou de psychiatre est-il nécessaire pour devenir psychanalyste ? Autrefois nous répondions non. 10 % des membres de la SPP ne les possèdent pas. Toutefois, cette tolérance va probablement disparaître en raison des modifications probables et prochaines de la législation.

La loi certes. Mais comment justifier psychanalytiquement une telle sélection ? Je vois pas comment : et que fait-on des textes de Freud, à commencer par « La question de l’analyse profane » ?

« Je ne puis imaginer d’où peut provenir cette stupide rumeur concernant mon changement d’avis sur la question de l’analyse pratiquée par les non-médecins. Le fait est que je n’ai jamais répudié mes vues et que je soutiens avec encore plus de force qu’auparavant, face à l‘évidente tendance qu’ont les Américains à transformer la psychanalyse en bonne à tout faire de la psychiatrie. »

Freud, « Lettre à Monsieur Schnier du 5 juillet 1938» in, Ma vie et la psychanalyse, Gallimard, 1975.


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vincent.seguret

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