Un modèle topographique pour décrire les attachements

On peut décrire le développement d’un individu, sous le rapport de ses relations aux objets, en utilisant un modèle « topographique », qui s’appuie sur les relations entre l’arrière-plan (ou les arrière-plans), les plans intermédiaires, les premiers plans, et au jeu qui se joue entre ces différents niveaux du champ de perception, comment ce dernier s’organise, se défait, se réorganise, comment il propose des orientations, ou, au contraire, désoriente, comment il suscite un sentiment de confort, de familiarité, ou, au contraire, de confusion, d’embarras, d’étrangeté (ou d’ « étrange familiarité » – la traduction proposée par Roger Dadoun du Das Unheilmliche de Freud, qui me semble la plus pertinente).

Puisque l’enfant est en désaide, il ne peut pas se débrouiller seul dans le monde, il lui faut d’emblée la médiation d’un objet qui va prendre soin de lui, dont il se nourrit, qui va s’interposer entre le monde (inconnu) et lui, et constituer provisoirement et le monde et l’horizon. Ce n’est que progressivement que des objets se détacheront de cet horizon, ou, pour le dire autrement, qu’un arrière-plan se constitue, devant lequel se distinguent certains objets (pour qu’il y ait un arrière-plan, il faut qu’il y ait quelque chose au premier plan.

A minima, ce peut être mon propre corps, ou une partie de mon propre corps. Je fais souvent référence à cette expérience, tirée de mes archives personnelles vécues, de l’expérience d’être perdu lors d’une randonnée à ski dans une tempête de neige en montagne : j’étais littéralement plongé dans une mer de blancheur infinie – tout était enfoui sous la neige, et rien d’autre n’était perceptible, aucun indice à partir duquel s’orienter. (Il m’est arrivé de faire ces rêves, typiques à mon avis des personnalités borderline, de tomber dans un blanc infini, d’une chute infinie). Les clôtures des prairies avaient disparu sous les congères, la forêt que je savais proche était rendue invisible parce que l’horizon était saturé de blanc, « bouché » comme on dit, la neige tombée avait effacé mes propres traces de ski laissées à l’aller. On peut dans ces moments-là céder facilement à la panique : on est radicalement désorienté. Ce qui m’a réconforté à ce moment-là, c’est de me focaliser sur les seuls objets qui se distinguaient alors : mes skis, mes bâtons, le contenu de mon sac à dos, et mon propre corps, mes bras, mes mains. Vous avez sûrement assisté à cette scène où le petit enfant observe avec attention ses propres mains comme si c’était là un objet étrange, voire étranger, en tous cas pour une part détaché de lui. Dans cette expérience radicale de désorientation, porter attention à mes propres mains m’a permis de reprendre confiance dans ma capacité à m’orienter, dans la mesure où je disposais d’un « premier plan ». Dès lors, cet océan de blancheur infinie tout autour prenait place en tant qu’arrière-plan dans lequel je pouvais de nouveau me mouvoir, aller quelque part. Un petit coup d’œil sur la boussole, là aussi, un petit objet distinct, et j’avais à tout le moins une direction, laquelle, projetée sur ma connaissance des lieux (je savais que la forêt devait se situer quelque part au sud), m’a permis de regagner le refuge d’une sapinière, et de m’abriter de la tempête.

Le petit enfant, lui aussi, n’accueille au départ qu’un nombre restreint d’objets distincts, ce nombre augmentant au fur et à mesure qu’il acquiert de l’expérience, en apprenant par exemple à distribuer une partie plus ou moins grande de son attention à tel ou tel objet, reléguant certains à l’arrière-plan, s’intéressant à d’autres, en variant ses attachements. Plus tard, devenu adulte, il conservera ce goût de s’éprouver à des objets nouveaux, inconnus jusqu’alors, ou bien, comme il arrive souvent, la curiosité qu’il n’animait s’éteindra tout à fait, et il se contentera de consolider ses attachements à quelques objets connus de lui, en se gardant bien d’en découvrir de nouveaux, d’apprendre quoi que ce soit de nouveau, de peur de mettre en péril les objets « traditionnels et familiers », comme s’il avait fait le tour de ce que le monde avait à offrir, qu’il n’avait plus à s’infliger la douleur d’apprendre quoi que ce soit qu’il ne sache déjà.

This article was updated on mars 27, 2026