Quand le temps s'arrête

extrait de ma nouvelle : 

El Santuario de Nuestra Señora de La Bien Aparecida

(Santander, Espagne, 2002)

 

Au petit déjeuner, pris dans la cuisine, minuscule, autour de l’unique table carrée, un homme d’un soixantaine d’années vînt prendre place, silencieux, massif, du genre qu’on n’a pas bien envie de déranger quand on n’a que trente ans. Il déploya sans se gêner son journal sur la moitié de la table, le Times de la veille, alluma sa pipe, tandis que la veuve versait le café. Puis il se leva, prononça quelques mots en espagnol à l’attention de son hôte et bientôt ses pas lourds résonnèrent dans l’escalier craquant. Aparecida demanda à la propriétaire des lieux si elle accueillait en ce moment d’autres clients. Non, il n’y avait que nous, et ce monsieur, mais c’est un cas spécial. « L’Anglais » qu’elle l’appelait. Il habitait ici depuis sept ans. Ma chère amie traduisit, je levai le sourcil de celui qui aimerait en savoir un peu plus et la vieille ne se fit pas prier : il était arrivé là il y a sept ans, avec son épouse, par le ferry, ils visitaient la côte, une bien belle femme, grand et fine avec de beaux cheveux disait-elle, ajoutant dans un soupir : la pauvre, et de se signer sur le champ. Second sourcil troublé : un accident répondit-elle, et aussitôt de préciser : elle s’est noyée à Matalenas, c’était il y a sept ans, ils logeaient ici, mais lui, il n’est jamais parti, il est resté là, paye sa chambre chaque semaine, avec la même valise en cuir lourde, il n’est jamais parti, depuis sept ans. Jamais, répétait-elle d’une voix presque chantante.

This article was updated on avril 24, 2026