Peut-on vivre sans espoir ?
Je reviens à ma question initiale : Peut-on vivre sans espoir ? (la question qui, il y a plus d'une vingtaine d'années, a commencé à me hanter, alors que je me trouvais dans une situation que je qualifiais, non sans raison, de "desespérée" - le fait que, depuis lors, je n'ai cessé en réalité jamais d'écrire à ce sujet, suggère que la recherche et l'écriture constituent dans mon cas une entreprise, sinon de conjuration, sinon thérapeutique, du moins de "transformation", ce terme demeurant suffisamment neutre pour qu'il puisse avoir être peuplé, au fil du temps, d'affections diverses. De facto, le desespoir demeure, parfois sous forme de simple hantise, relégué à l'arri-re-plan, parfois s'imposant au premier plan, de manière plus mordante et plus obsédante).
Peut-on vivre sans espoir ? Pour beaucoup de gens, à les entendre, il est très difficile de concevoir un être à ce point désespéré qui n'a plus du tout d'espoir (pour le savoir, encore faudrait-il qu'il le prétende, qui nous en informe, et qu'on l'écoute et le prenne au sérieux, ce qu'on s'abstient prudemment de faire la plupart du temps). On l'imagine éventuellement, comme une expérience radicale et abstraite. Ses affects et ses émotions parfaitement neutralisés. Sans espoir, aucun espace-temps là devant lui/elle, aucun futur viable, aucun projet avec lequel s'avancer, rien qui permette d'envisager ou de produire un arrière-plan comme un écran pour le désir.
Peut-on vivre sans espoir ? On pourrait, reformuler cette question ainsi, et je crois qu'elle se reformule en réalité inconsciemment ainsi : "qu'est-ce qu'une vie digne ou qui mérite d'être vécue ?" Celles et ceux qui l'adressent aux désespéré.es ne sont pas de leur côté sans espoir. S'ils étaient désespérés, ils ne poseraient sans doute pas la question. Ils se la poseraient peut-être à eux-mêmes. Leur adresse ressemble dès lors à un reproche. On devine ou on soupçonne, chez le prétendu désespéré, une exagération. On s'en indigne.
Le seul fait que tu vis, que tu persistes à vivre, signifie que tu dois bien avoir un peu d'espoir quand même. On fait donc appel à une tautologie, puisqu'en réalité, on a assimilé la vie ou l'existence à l'espoir, considérant qu'il n'y a ni vie ni existence (dignes de ce nom), ou ni vie, "de manière générale", dénuée d'espoir. La question n'en est donc pas une. On attend aucune réponse. C'est le reproche qui compte. On joue ici sur l'ambiguïté. On pose la question de "la bonne vie". Une vie sans espérance peut-elle être digne d'être vécue ?
On a déjà la réponse (comme toujours : seules de rares questions sont réellement des questions, la plupart du temps, les questions sont déjà des réponses) : on ne saurait persister dans l'être sans espoir. Notez cette confusion entre la vie et l'existence. On fait appel à quelque chose comme "l'instinct de survie", un concept philosophique vague, plus ou moins biologique, qui ferait appel à une puissance plus forte que nous, plus forte que la conscience, qui serait "l'instinct de survie". La preuve que tu as encore de l'espoir, malgré ce que tu en dis, c'est que tu t'es levé ce matin, que tu as cherché à te nourrir, à rester en vie plutôt que te laisser mourir.
Ce faisant, on passe irrésistiblement et insensiblement du registre moral, "la bonne vie", à un registre vaguement philosophico-biologique - un galimatias qui ne veut rien dire. On projette comme toujours sa propre expérience (alignée sur les vies espéranters, et probablement privilégiée, d'une manière ou d'une autre), ses propres espérances, sur les revendications du désespéré, dans le but de le confondre, de lui faire un procès en inauthenticité et, si possible, de le faire taire, car sa revendication dérange. Cela nous dérange d'imaginer ou de concevoir que quelqu'un, qu'une population, un groupe, puisse être complètement désespéré.
C'est inconfortable de persister à vivre, d'avoir du désir pour l'avenir, de l'espoir pour demain (lequel d'ailleurs est parfois bien fondé, quand on a ce privilège de pouvoir accéder à "la bonne vie", quelle qu'elle soit), une appétence pour le futur, des promesses de bonheur, quand on sait très bien que pas loin d'ici, en bas de la rue, ou loin d'ici, sous les bombes, dans les bidonvilles, dans des zones de sacrifice et de misère, certains, beaucoup, vivent avec si peu d'espoir, ou ce seul espoir devenu abstrait consistant à espérer être encore en vie le lendemain matin (même si, parfois, on espèrerait mourir dans son sommeil pour s'épargner l'angoisse du lendemain ! Quel est ce espoir d'en finir alors ? Est-ce encore de l'espoir ?).
On rechigne à accorder le privilège du désespoir au désespéré. Pas tant qu'on veuille le sauver ou l'aider, (il suffirait peut-être de lui donner ce qui lui manque, de le sortir de la précarité ou de la misère, ce qu'on se garde bien de faire), mais de le punir, de le punir pour le mal et l'inconfort et l'embarras qu'il produit chez nous.
Tous les appels au développement, à la résilience (mot honni ici !), à « retrouver de l'espoir », sont en réalité des refus d'entendre le désespoir, des luttes contre notre propre inconfort, notre propre embarras. "Tu vois bien que tu as le désir, quand même, a minima, pour la vie "elle-même".
Comme si la vie "elle-même", pris dans cette acception vaguement biologique (noyée dans une confusion avec l'existence et la "bonne vie"), pouvait être un objet d'attachement. Dans une situation désespérée, la vie elle-même n'est plus qu'une chose abstraite. Qu'on se batte pour survivre ne prouve rien. On peut se battre contre la douleur, On peut même s'exclure du combat contre la douleur quand on est agressé, en se détachant de la vie, des sensations, de manière à la ressentir de manière moins vive.
On peut se détacher totalement de la vie, de l'existence, tout en persistant mécaniquement, biologiquement, à vivre. On peut même se battre, lutter, sans espérer quoi que ce soit, sans espérer remporter la victoire, en désespoir de cause.
