Quelques mots de l'auteur

Ce livre est un patchwork de scènes, ou bien isolées ou bien qui forment une suite, d’ébauches narratives, de fragments d’existence plus ou moins imaginaires, spéculatives, ou plus ou moins inspirées de récits que j’avais collectés. S’y déploie la gamme des déceptions, des frustrations, de l’envie, des existences piégées, des âmes meurtries, des illusions aussi. L’ensemble se présente comme un aperçu, le mien à l’époque, du moins, d’une partie de la société française. Lors de la rédaction, au milieu des années 2010, je sentais monter des courants puissants de ressentiment, de haine et de xénophobie dans ce pays. Quelques années plus tard, je suis forcé de convenir que ces courants sont devenus des fleuves. J’aurais préféré avoir tort.

Infos

Éditeur ‏ : ‎L'Orpailleur (2014)
Langue ‏ : ‎ Français
Relié ‏ : ‎ 200 pages
ISBN-10 ‏ : ‎?
Licence : CC BY-NC-SA 4.0 Deed / Attribution - Pas d’Utilisation
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Une lecture

"Un livre qui questionne, qui dérange, qui secoue. Un livre qui ne cherche pas à être aimable, qui ne caresse pas dans le sens du poil. Un texte à la polyphonie assumée, qui donne à entendre les voix de celles et ceux qu’on n’entend et surtout qu’on n’écoute jamais. Les récits situés avant ou pendant une période électorale, se croisent sur les ruines de la social-démocratie occidentale, l’effondrement des croyances et des adhésions. Des personnages fantomatiques, vidés de leur énergie politique, traversent ce livre en chapitres courts qu’il appartient au lecteur de relier entre eux. Ces récits, ces prises de parole, tout en ne cherchant pas à expliquer, laissent des traces indélébiles, dressent un état du monde pré-apocalyptique qui est le nôtre. Un monde où l’idée même de collectif semble désormais impossible. Sauver sa peau est un livre sur le désenchantement, sans aucun doute, mais surtout une œuvre littéraire éminemment politique, d’une actualité tragiquement brûlante. En un mot : un livre nécessaire."
Christophe Havot

Extrait 1

Il n’aurait jamais fait de mal à une mouche. Je veux dire, littéralement : il allait jusqu’à sauver les insectes qu’il avait blessés par mégarde, on dit qu’il habitait, littéralement, avec des araignées, et même qu’il les nourrissait, qu’il avait installé un minuscule pont de branchages afin de permettre aux souris de grimper jusqu’à sa grotte et de s’y repaître de miettes de pain. On a retrouvé ses ossements dans une des deux grottes qu’il avait aménagées, une pour l’été, une pour l’hiver. Des couvertures partout, un réchaud à gaz, de quoi faire du feu, des bouquins, des coussins, un hamac tendu entre deux arbres à l’entrée de l’abri d’été, des bâches en plastique, des bougies, des récipients en verre, des vêtements séchant sur des branches posées en travers au-dessus de lui, formant une sorte de auvent. Sûr qu’il était tranquille là-haut, à l’abri de la falaise, avec vue sur le fleuve et le village au bord de l’eau. Isolé, mais pas tant que ça : il descendait régulièrement au village, fouiller dans les poubelles, voire, passer un moment, partager le repas de qui voulait bien l’accueillir. Les villageois, de manière générale, l’appréciaient. Un type intéressant, très cultivé, curieux de tout. Mais fallait pas lui parler de technologie : refusait d’entrer si la télévision était allumée. Le pire des maux, disait-il, la télévision, s’en méfiait comme du diable. Un voisin lui avait offert un vélo, il l’avait accepté et sur la fin, on le voyait souvent juché sur sa bicyclette, explorant les petites routes alentours. Ne disait presque rien au sujet de son passé. Juste qu’il avait été photographe autrefois, en Nouvelle-Calédonie. Ce qu’il avait vu là-bas, ajoutait-il, et puis plus rien, il ne décrivait pas ce qu’il avait vu là-bas, il laissait la phrase en suspens, ce qui voulait dire, c’est pour ça, c’est pour cette raison que je suis ici, dans les grottes au-dessus du village, dans les alentours mais pas tout à fait avec vous. Juste à côté, plus haut. Les gosses l’appelaient l’indien. Il refusait le système pourrait-on dire, il donnait l’exemple. Bien des gens au village étaient d’accord avec lui. Ses idées, la manière dont il voyait le monde d’en bas. Je me disais, cet homme là-haut, il veille sur le village, il vit en accord avec ses idées, contrairement à nous, parce que nous n’osons pas nous priver comme il se prive, même si quelque chose en nous comprend et adhère à cette vie-là. Il était d’une certaine manière notre conscience. Ce pourquoi sans doute il manque au village. Le village semble bancal depuis qu’il n’est plus là.

Extrait 2

Je ne sais pas si je dois en parler, c’est surtout des histoires qu’on raconte après que les faits se soient produits, alors c’est difficile de savoir ce qui s’est exactement passé, je dirais, sans entrer dans les détails, des histoires avec des jeunes femmes (rires),­ je ne dis pas que c’est à cause d’elles, je ne veux pas faire porter­ toute la responsabilité sur les jeunes, mais vous comprenez, toute cette jeunesse, comment vous dire, ça a retourné quelques ­anciens, retourné­ vous voyez ?, on peut le comprendre bien sûr, je ne veux jeter la pierre à personne, mais ça fait de la peine de voir ces couples stables, bien installés, et puis vous avez une fille qui travaille­ au potager par exemple, juste sous la fenêtre­ de monsieur,­ il fait chaud, c’est l’été, le vent s’engouffre sous sa jupe, enfin, je vous fais pas un dessin, c’est humain n’est-ce pas, je crois que ça l’est, c’est pourquoi on est devenus plus sélectif avec les jeunes, on a créé une sorte de commission pour l’accueil et le reste, j’y siège depuis ­l’hiver dernier,­ ça me fend le cœur parfois de refuser une admission, de voter­ contre, vous voyez, mais on peut pas accueillir toute, je veux dire, n’importe qui, elle est solide notre communauté, mais il vaut mieux prévenir que guérir n’est-ce pas ? (rires)

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