Violences de l'attachement (exclusivité/exclusion)

On se rappelle la première rencontre avec l’objet, une pensée, une chanson, une personne. Cette rencontre arrive toujours déjà à l’issue d’une certaine histoire et à l’orée d’une autre. La rencontre constitue tout autant une interruption qu’une suite de l’histoire passée. Un passé qui peut très bien avoir l’allure d’un script pré-écrit, sur lequel on s’aligne sans y prendre garde, ou au contraire d’un texte nouveau, inédit, révolutionnaire, émancipateur. J’étais prêt à cette époque à rencontrer quelqu’un, à accueillir cet événement. Est-ce l’objet qui se présente et séduit ? ou plutôt un sujet qui se trouve disponible pour l’accueillir ? On reconnaît là cette inquiétude qui hante les amours naissants : est-ce que c’était moi ? Est-ce que c’était elle/lui ?

(D’une manière certes moins romantique, je pense à une conversation ancienne, où nous nous demandions comment on « devenait de gauche », politiquement s’entend. Avons-nous « rencontré » les idées de gauche, et est-ce en raison de leur pouvoir d’attraction que nous y sommes attachés ? Après tout, un grand nombre de personnes éprouvent au contraire une aversion viscérale envers ces idées (l’égalité, la justice sociale, etc.). Le pouvoir d’attraction des idées de gauche (par exemple, leur rationalité) ne va pas de soi (les gens de droite considèrent au contraire qu’elles sont, sinon irrationnelles, du moins « irréalistes », « idéalistes », « utopiques », etc.). Pour y être attaché, il faut aussi une disposition à l’être, qui ne se résout pas du tout, soit dit en passant, au fait d’appartenir à une classe sociale déterminée (il y a des bourgeois de gauche et des prolétaires de droite). Ces remarques pointent vers la dimension « affective » de la politique. Ce n’est pas nier qu’il y ait aussi de la rationalité dans nos choix politiques, mais, comme l’ont montré notamment les courants de pensée féministes, nos affinités politiques ou idéologiques sont aussi chargées d’affect. Le succès des populismes repose sur cette base affective, sur les sentiments qu’ils suscitent, les promesses de bonheur qu’ils portent. Cependant, ne nous y trompons pas : l’adhésion au discours grave, solennel et sans joie de ceux qui, au nom du réalisme économique, prônent l’austérité, en appelle à se serrer la ceinture, ne doit pas grand-chose à la raison, mais plutôt à la confiance qu’on accorde aux notables et aux experts, l’homme blanc auréolé d’un nimbe de savoir et de compétence, qui sait mieux que personne quelle potion (amère) le peuple doit avaler pour son bien. Privez-le des atours qui l’environnent, ôtez-lui son costume tiré à quatre épingles et sa cravate, pas sûr que sa performance produise les mêmes effets.)

Un attachement est toujours le chapitre d’une histoire, il infléchit le temps, dévie sa course comme le disent les poètes, teinte le récit de soi d’une tonalité et d’une qualité nouvelle. Pensez aux périodes de votre vie où, vous semblait-il, vous n’étiez attachés à rien, ou à pas grand-chose. Ces périodes de « désespoir tranquille » dont parlait Thoreau, qui peuvent durer toute une existence. Ou bien, si l’on se dit tout de même attaché à quelque chose, un style de vie par exemple, c’est sans intensité, de manière presque machinale, par habitude. On n’en prend pas note, le temps passe, rien ne semble devoir l’interrompre l’inaltérable cours des choses. La seule preuve de l’attachement, c’est la persistance de ce style de vie. Il y a des attachements désaffectés.

Mais un objet extraordinaire est apparu et nous voulons qu’il demeure à nos côtés. Ce nouvel attachement veut persister dans le futur. C’est à cet endroit que se constitue la continuité de l’être. Que le devenir pur, son caractère vertigineux, se canalise, que l’horizon n’est plus le tableau monotone de la répétition infini, mais recèle des orientations nouvelles.

Nous ne pouvons pas tout vivre. S’attacher, c’est aussi se détacher. Se détacher du reste, renoncer à des attachements antérieurs, opérer une sélection, faire un choix. Comme si le moi se constituait au gré de ces attachements. Il s’agit dans le même geste tout autant d’inclure que d’exclure. On hiérarchise des sentiments, on relègue à l’arrière-plan, on recompose le passé en fonction du désir présent, on réinvente le futur.

Cette sélection est une forme de violence, qui préfigure en quelque sorte le caractère déceptif et/ou décevant de l’attachement. Il y a déjà cette mélancolie qui peut nous saisir au moment même où nous pensons choisir l’objet, sachant que nous perdons dans le même geste une partie des autres objets (tous ceux que nous n’avons pas choisis, que nous délaissons). Je pense évidemment au mariage, l’angoisse qui saisit les futurs époux, qui prenant conscience brutalement qu’une fois leur futur lancé sur les rails de la vie conjugale, liés par les promesses, savent que d’autres chemins sont en train de se fermer, ou pourraient se fermer – la loyauté réclamée et proclamée renferme la possibilité de la déloyauté. Le secret du serment, c’est la possibilité de la trahison. Toute promesse est en même temps une menace.

You are here and so am I

Maybe millions of people go by

But they all disappear from view

And I only have eyes for you

(I’ve only have eyes for you, « standard » écrit par Al Dubin en 1934)

La rencontre survient et l’attachement naît et se développe : les autres objets sont relégués à l’arrière-plan ou s’inscrivent dans une nouvelle hiérarchie d’arrière-plans. On recompose le monde. Songez aux engagements politiques : on choisit une cause qui nous tient à cœur et du même coup on relègue d’autres causes à l’arrière-plan. Comme s’il y avait des combats et des luttes considérés comme secondaires à l’aulne de luttes prioritaires : c’est là tout le problème de l’intersectionnalité. Il y a le risque que l’attachement, quand il ferme les portes et les fenêtres, quand il devient obsessionnel, exclusif, transforme l’existence en un système monolithique. Il n’y a plus de place pour d’autres objets.

C’est le syndrome du jaloux, du jaloux obsessionnel, pathologique, qui n’a pas su transformer l’intensité du premier attachement amoureux en quelque chose de viable, de durable, de libre. C’est aussi le cas du fanatique, qui, en voulant sécuriser sa croyance, l’enferme dans une forteresse inviolable, à l’abri de tout ce qui pourrait la menacer, c’est-à-dire la contraindre à se transformer au contact du réel, de toute influence corruptrice, comme s’il pouvait arrêter le temps. Au fond, l’attachement, quand il devient exclusif, ressemble à la défense d’une propriété (une épouse, un enfant, une cause, peut tout à fait être pensée comme une propriété).

Les courants identitaires et les suprématistes affirment : « Ici, c’est chez nous. » Leur attachement à l’identité culturelle, au privilège racial, radicalise le sentiment du propriétaire, et se traduit dans une idéologie de la forteresse. La forteresse européenne est une forteresse raciale (et raciste) : et elle n’a pas été édifiée par des gouvernements d’extrême droite, mais aussi bien par des conservateurs supposés modérés que, par des sociaux-démocrates a priori insoupçonnables. On peut faire grand cas de l’attachement à l’identité européenne, son multiculturalisme (pour ce qu’il en reste), dignes héritages de l’esprit des lumières et autres mythes, tout en mettant en place des politiques explicitement racistes, qui ne font que prolonger les politiques impériales et coloniales sur lesquelles se sont fondées la « civilisation et la prospérité européennes. »

This article was updated on mars 5, 2026