Une relation sans attachement ?

Toute relation d’objet n’est pas une relation d’attachement. Un nombre considérable d’objets se trouvent là, autour de nous, à portée de vue ou à portée de main, dont nous avons l’usage, qui font partie de notre environnement, mais dont nous ne relevons pas la présence, qui n’existent pas suffisamment, pour ainsi dire, pour que nous y soyons attachés. La plupart du temps, ils demeurent inaperçus : on a pu les acquérir, mais il semble que leur attrait n’a jamais résidé ailleurs que dans leur usage, qu’aucun affect ne se soit ajouté à cette relation d’usage, que leur intérêt se soit entièrement consumé dans l’acquisition et/ou la consommation. Et quand bien même, au moment de l’acquisition, nous les avons préférés à d’autres objets remplissant la même fonction, ils ne tardent pas à sombrer dans l’indifférence, se fondre dans le décor : nous ne les apercevons plus, ils sont installés à l’arrière-plan, noyés dans la masse des objets dont nous avons l’usage sans nous y attacher. Nous n’y prenons plus garde. Ils ne se détachent pas de l’horizon de la quotidienneté. Et si, par hasard, ils viennent, à force d’usure, par ne plus remplir leur fonction, il est peu probable que nous les pleurions. Ils sont remplaçables, sans autre forme de procès.

Cela n’a rien de grave si je casse un verre dans ma cuisine. Excepté si ce verre m’a été offert par une personne chère, ou s’il est chargé d’une manière ou d’une autre d’un souvenir ou d’une signification qui dépasse de loin sa fonction. Comme si, pour un temps bref sans doute, il fallait tout de même accomplir le deuil de ce verre brisé. Certain.es prennent soin de réparer ce genre d’objets, plutôt que de les remplacer, parce que leur valeur affective excède de beaucoup leur valeur d’usage ou la valeur de la marchandise qu’on pourrait aisément se procurer.

Il se peut qu’un objet banal dans un certain contexte, un contenant comme une bouteille en plastique par exemple, devienne précieux dans un autre – si par exemple, vous êtes en randonnée et que vous égarez cette même bouteille, ou qu’elle s’abîme et ne soit plus étanche, qu’elle ne soit plus à même de remplir sa fonction de contenant, alors il se peut que la perte de cet objet apparemment banal vous complique énormément la vie. C’est à l’occasion d’une crise certaines choses, habituellement inaperçues, se révèlent à nous, se rappellent à notre attention. Quand vous n’avez rien d’autre en votre possession que le contenu d’un sac, si vous êtes sans domicile, sans propriété, ce contenu prend une valeur vitale. Il se peut que votre survie dépende de ces objets, tout cabossés ou usés qu’ils soient. Quand j’étais moi-même « à la rue », j’inspectais régulièrement mes maigres propriétés, entassées dans un seul sac à dos, et prenais soin de ne pas les perdre, de ne pas les endommager. Un couteau par exemple, une contenant en plastique, un imperméable, une paire de chaussettes. Je songe ainsi, non sans affection, au poste de radio portatif qui m’a accompagné durant bien des randonnées, grâce auquel je conservais « un lien avec le monde ».



Généralement, si l’on perd un couteau, on en rachète un autre. C’est intéressant, un couteau, parce qu’ici, à Thiers, la ville où je vis, capitale de la coutellerie, où l’on vient parfois de fort loin choisir son couteau, il va de soi qu’il est un objet d’attachement. On peut même débourser une belle somme pour acquérir un bon couteau. Bien des gens aiment avoir un bon couteau, en cuisine, en forêt, et, ne l’oublions pas, sous peine de trop romantiser le couteau, pour se défendre ou se battre.



On peut exercer un métier auquel on n’est nullement attaché, ou du moins, pas affectivement. Si vous êtes attachés à ce job, ce n’est que par nécessité, comme par des liens de contention. On parle de boulot alimentaire. Nul fantasme ne l’anime, nulle fantaisie, et l’accomplir ne promet aucun épanouissement. Raisons pour lesquelles il est qualifié d’alimentaire. Il sert juste à s’alimenter, à répondre à un besoin biologique. Un marxiste dirait quelque chose comme « s’entretenir soi-même comme force de travail ». On devra ajouter, dans une perspective féministe classique, le travail domestique qui peut n’être pensé et vécu que sous le mode de la nécessité, d’une charge dont on s’acquitte sans plaisir.

Dans le meilleur des cas, je fais un boulot alimentaire « en attendant mieux », en attendant autre chose, en attendant d’accéder éventuellement à une activité qui me plaise. L’attachement est reporté dans un futur incertain. Le désir viendra plus tard. S’il y a une promesse qui hante le boulot alimentaire ou le bullshit job, comme disait David Graeber, c’est celle d’un travail meilleur, auquel on pourrait être attaché, après celui-là. Promesse souvent déçue quand on n’a pas les bonnes cartes socio-économiques en main, ou que « l’ascenseur social est cassé » – il l’est toujours, pour la plupart, à bien y penser. L’engagement dans un boulot alimentaire demeure très minimal. Il n’est pas affectif au sens où les affects doivent être autant que possible neutralisés. Il est très intéressant que nombre de salariés dans les entreprises les plus importantes, notamment les cadres, soit soumis à ce qu’on appelle le « capitalisme affectif », qui vise à produire des attachements à l’entreprise, au travail (et s’articule bien souvent avec des attachements à la famille et à la nation).

On peut aussi penser, dans le domaine de la sexualité, à la fonction hygiénique ou thérapeutique de la masturbation solitaire. Qui ne suppose pas un attachement à un autre objet qu’à son propre corps. La question se pose d’ailleurs de savoir si on peut faire l’amour sans amour, une relation sexuelle sans attachement à la personne avec qui ont fait « l’amour », pour autant que, dans cette éventualité, le mot « amour » soit pertinent. On peut acheter une relation sexuelle, et la consommer, sans investir aucun sentiment dans la relation (éphémère). Se pose évidemment à cet endroit la question du consentement : en l’absence de consentement, la relation tend à réduire le corps de l’autre dont on jouit à une chose, nier la subjectivité ou l’humanité de l’autre. Le viol est la forme radicale de cette réduction ou abstraction de l’autre comme personne : une relation sexuelle où le sujet de l’agression est réduit.e à un pur objet de jouissance.

Quand on parle d’attachement, on voit bien qu’il suppose une inscription dans une durée. Une des qualités de la relation d’attachement, c’est son « endurance ». Des relations comme « Tirer un coup », comme on dit vulgairement, ou avoir juste « une aventure d’un soir », illustrent-elles des relations sans rattachement ? Pas forcément. Mais elles sont à tout le moins des relations sans obligation. Elles n’instaurent pas un lien durable, et pour tout dire, une loyauté.

This article was updated on mars 19, 2026