Du couple

 

Dès lors que nous tombons amoureux, et que ce sentiment est partagé en retour, que la relation paraît réciproque, s’instaure l’attachement, qui voudrait que ces sentiments perdurent. Bien que demeure toujours un doute sur la nature du sentiment que l’autre éprouve : est-il le même que celui que j’éprouve ? Chacun vient de quelque part, arrive au prolongement d’une histoire, dans laquelle le récit de l’attachement s’inscrit, empruntant des voies déjà tracées, mais en inventant aussi éventuellement, dans la mesure où on se laisse affecter par la rencontre, de nouvelles.

La relation se développe dans un certain confort, du fait même de cette réciprocité. Le confort, nous dit Sara Ahmed, a quelque chose à voir avec la familiarité. The more a path is used, the more a path is used (formule qu’on lira dans What’s the use, le livre de Sara Ahmed sur l’usage). Les amants éprouvent le sentiment que leur rencontre est une reconnaissance, que leur rencontre était écrite quelque part comme devant advenir, qu’elle ne peut pas être le seul effet du hasard. D’une certaine manière, la rencontre est déjà contenue dans le passé, parce que c’était toi, parce que c’était moi, à titre de possibilité. Dès lors, elle veut, irrésistiblement, se prolonger dans le futur. Ce pourquoi les nouveaux amants prennent soin d’un de l’autre, car il leur faut préserver autant qu’il est possible le moment de la rencontre, le « tomber amoureux », comme une sorte d’hommage obligé. Il y a dans tout attachement une obligation. Ce qui oblige c’est à la fois le sentiment que les choses n’arrivent pas ici par hasard, mais, disons-le, comme la réalisation d’un chapitre prévu dans une destinée, et les promesses de bonheur que contient la relation présente – le désir de prolonger ce moment « pour toujours ».

The very pressure to be happy in order to show that you are not unhappy can create unhappiness (Sara Ahmed, The Promise of Happiness, Duke University Press 2010)

La nécessité et la pression sociale qui poussent à faire semblant d’être heureux, à manifester la solidité de l’attachement aux yeux des autres, autrement dit de montrer que vous n’êtes pas malheureux, finit par vous rendre extrêmement malheureux. Ou peut-être bercé par l’illusion du bonheur. L’objet auquel on est attaché, le mariage, le couple, la famille, nous oblige comme par devoir à manifester notre bonheur. Les routines s’installent : la relation de couple passe à l’arrière-plan, devient le décor devant lequel se joue une pièce qui n’a plus grand-chose à voir avec l’amour. On s’attache par habitude, et cet attachement peut être alors quasiment désaffecté. Ce faisant, la scène du couple et de la famille s’offre en spectacle : elle devient un ornement du théâtre social. La pièce est jouée pour les autres, pour sécuriser l’idée de l’amour, du couple, de la famille. Un couple qui dure satisfait une attente plus vaste que lui, il sécurise l’environnement pour ainsi dire en démontrant que l’amour, ou plutôt la fidélité, la loyauté, est encore possible en ce bas monde.

Les choses sont évidemment plus complexes, plus ambivalentes, voire violentes, quand les portes se referment sur la privauté du foyer, l’intimité domestique. Les masques tombent alors. Pour ces couples qui font le bonheur de leur voisinage quand ils affichent publiquement leur bonheur, il n’est plus question, en l’absence de témoins, de jouer la mélodie du bonheur. Le couple peut devenir une « personnalité comme-si ». Une lutte s’engage pour sauver les apparences, persister à contenter le voisinage, prolonger l’illusion straight de la famille heureuse, épanouie, équilibrée. Le couple peut être en train de mourir, l’amour n’être plus qu’une question d’honneur (« tu ne peux pas me quitter, ce serait un désastre pour mon image »). De l’attachement initial ne demeure qu’une question de loyauté purement formelle, une atteinte à la réputation, qui se réglera peut-être au tribunal. Finalement, l’attachement amoureux devient un attachement à la norme.

Happiness for some involves the persécution of others.

This article was updated on mars 5, 2026