Techniques du détachement
Le détachement n’est rien d’autre qu’une forme de deuil. Faire perdurer un attachement suppose un travail (qui peut être un travail, comme je l’ai dit, de négation de la perte de l’objet, de résistance à la déception qu’il suscite, à la dégradation de la relation), et il en va de même du détachement : il faut apprendre à s’en séparer, s’accoutumer à renoncer à sa « proximité », s’en passer, vivre « sans lui ».
La première technique du deuil qui vient à l’esprit, quand on souhaite se détacher de l’objet auquel on était attaché, c’est d’éviter de demeurer à proximité de lui. Quand nous y étions attachés, nous nous efforcions au contraire de favoriser la rencontre avec lui, puis, de sécuriser la relation avec lui, en prenant soin de demeurer près de lui (ou qu’il demeure près de nous – cette sécurisation peut prendre des formes violentes, aller jusqu’à l’incarcération, la privation de liberté).
Se détacher, c’est au contraire laisser partir l’objet, lui rendre en quelque sorte sa liberté (qu’il le veuille ou non). On évitera de se retrouver dans des situations où on risque de le croiser l’objet, où l’on est susceptible de rencontrer des traces de sa présence passée, histoire de ne pas réveiller le désir de renouer avec lui et d’instaurer une relation mélancolique avec l’objet perdu.
Tout deuil est confronté au sentiment mélancolique avec lequel il est en lutte. C’est le drame qui se joue durant le temps que dure le deuil, qui dure un certain temps souvent imprégné de douleur, précisément parce que la mélancolie est encore présente, par exemple sous la forme de la nostalgie : on se rappelle les bons moments, les archives du bonheur ne sont pas encore refermées, ou, du moins, elles ne sont pas apaisées comme peuvent l’être (mais pas toujours) les archives qui ont bénéficié du passage du temps.
Il faudrait éviter de remettre une pièce dans la machine, comme on dit, réveiller les sentiments, les affects. La proximité des corps, éprouvée durant des années la vie quotidienne, induit parfois des réflexes de tendresse quand on se recroise, des gestes, des paroles, des postures reviennent spontanément. Si la séparation fut consentie, agréable, lucide, partagée, cela ne pose guère de problème, cette rencontre à nouveau peut même s’avérer plaisante. Mais c’est plus difficile quand les personnes sont encore « à fleur de peau », très littéralement que les sentiments et les ressentiments demeurent « collés » à la peau.
Mettre fin à l’addiction à un produit toxique fournit un bon exemple de ce travail, souvent difficile, du détachement. Il est conseillé à la personne qui souffrait d’addiction, d’une forme d’attachement viscéral à une substance addictive, d’éviter de se retrouver dans des situations où les produits sont consommés. Pour sécuriser la séparation d’avec l’objet, il faut souffrir du manque. Une menace hante la désintoxication, celle qu’un attachement se réveille.
Cela nous rappelle que l’attachement s’inscrit dans un environnement spatial et temporel très concret. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé de vous passer des réseaux sociaux par exemple. On parle de « décrochage », d’autant plus difficile que vous aurez investi de l’énergie, du temps, des affects, sur ces réseaux. Il s’agit parfois de faire le deuil de plusieurs milliers de « contacts », parmi lesquels un certain nombre d’ami.es. Voire de renoncer à une certaine notoriété, qui ne se manifeste qu’à cet endroit. On fait une pause. Qui dure ce qu’elle dure. Mais tant que le compte est disponible, on conserve la possibilité de renouer avec le réseau en quelques clicks. La tentation demeure. Supprimer son compte rend plus difficile l’accès, éloigne la tentation d’y retourner, complique un éventuel retour. Supprimer un compte, c’est aussi faire une croix parfois sur des milliers de relations, renoncer à des amitiés, ce qui, à bien y songer, est d’une violence assez remarquable.
