Syllogomanie

Un exemple extrême d’attachement délirant, c’est celui des personnes affectées de syllogomanie, qui conservent absolument tous les objets qui ont le malheur d’être introduits dans leur environnement proche.

Non seulement ils les conservent, mais accordent une visibilité à ces objets qu’habituellement on jette ou on dissimule : à commencer par les déchets, les emballages, les contenants. C’est d’ailleurs ce qui caractérise ces objets dans l’économie de la consommation : d’être ce qu’on ne conserve pas, ce dont il faut se débarrasser. Ils embarrassent tant qu’on ne supporte pas de les voir, de les sentir, d’en éprouver sensoriellement la présence. Conserver les déchets « en tant que déchet » est tenu pour une aberration. Cela ne signifie pas que la destinée des objets usés par l’usage prenne fin quand on s’en débarrasse*. Dans de nombreuses sociétés, on recycle, on restaure, on transforme, on démonte, on réduit en pièces, on compresse, on modifie l’usage. On peut en faire une œuvre d’art. Ou tout autre chose. Ou seulement l’enfouir, le consumer (après l’avoir consommé).

[*Je songe ici aux déclinaisons de l’usage explorées par Sara Ahmed dans sa remarquable méditation, What’s the use ?, On the uses of use, Duke University Press, 2019. Max Liboiron, dans son livre Pollution is colonialism, Duke University Press, 2021, nous rappelle que jusque dans les années 50, on conservait les sacs en plastique – c’est l’industrie du plastique qui a instauré l’usage unique de ces emballages, c’est-à-dire, le sac jetable, avec les conséquences que l’on sait.]

Certains objets néanmoins, bien que devenus sans usage, ont suffisamment de valeur pour qu’on répugne à s’en séparer. Ce peut être absolument n’importe quoi : un vêtement usé, une bicoque délabrée, un arbuste épuisé, un bibelot moche, un livre dont les pages se détachent et dont l’encre s’efface. On s’y est attaché, parce qu’ils renvoient à un récit qui nous est précieux, des souvenirs, des expériences vécues, une personne disparue. Cet objet devient une relique. Un objet qui rappelle un autre objet, une histoire. L’intérêt qu’on lui porte n’a pas grand-chose à voir avec ses qualités matérielles et concrètes. Il est en quelque sorte spiritualisé par le travail de l’esprit, il symbolise, est le support d’un ensemble de significations. Sécuriser sa présence à proximité de nous, le conserver (pieusement), le protéger de la perte, de la dégradation, prolonge l’attachement avec ce vers quoi il fait signe. C’est un objet (partiel et transférentiel) profondément mélancolique, comme s’il collait à nous, à notre peau (il arrive qu’on oublie d’ailleurs pourquoi on tenait tant à cet objet, ou que, le temps passé, ce à quoi il se réfère ne nous intéresse plus, ne suscite plus en nous les émotions qu’il suscitait naguère : on peut alors éventuellement en faire le deuil, et se débarrasser l’objet, la relique, le bibelot. Quand une personne décède, au moment de faire le tri dans ses affaires, on s’étonne parfois qu’elle ait conservé telle ou telle « babiole », sans signification pour les vivants. « Pourquoi avait-elle gardé ce truc-là ? ». C’est un des ressorts des enquêtes biographiques que conduit G.W. Sebald dans de nombreux récits qu’il nous a donné : il suit à la trace l’objet conservé, par exemple une photographie, explore cet attachement énigmatique et dévoile l’histoire qui s’y rattache.)

La plupart du temps, néanmoins, on jette l’objet hors d’usage, on le range, on le fait disparaître de la vue, on sort les poubelles, on l’envoie au-dehors, loin d’ici, on l’extrait de l’intimité de chez soi pour l’expédier ailleurs, on le rend invisible. Éventuellement, on peut en cacher certains dans la cave, on peut entasser des affaires dans une pièce « à part », au cas où, un jour, il s’avérait qu’on leur découvre une nouvelle utilité, mais tout prenant soin de les garder à l’écart de « la vie quotidienne », hors de vue, en s’efforçant de ne pas vivre à proximité de ces objets déchus, inutiles, périmés (en attendant qu’ils reprennent vie).

La syllogomanie est considérée comme une pathologie non seulement parce que la personne est saisie d’une pulsion incontrôlable, qu’on appelle une manie, à laquelle elle ne peut résister, et dont les conséquences la mettent en danger (les conditions d’hygiène se détériorent, la vie « au milieu des déchets » l’expose à des maladies), mais aussi parce qu’elle ne fait pas de distinction entre les objets que l’on est censé conserver et ceux que l’on est censé jeter, puisque rien n’est jeté, tout est conservé près de soi – elle déroge aux normes (non-écrites) qui régissent nos relations d’objets. Comme si elle avait perdu un certain « savoir » concernant les normes. Normes qui sont en réalité extrêmement variables (celles qui régissent la gestion des déchets d’un appartement bourgeois high tech, au design minimaliste, ne sont pas celles auxquelles obéissent les habitants de bicoque de tôle dans un bidonville, ou encore celles autour desquelles s’organise la vie des éleveurs de rennes sous la yourte dans la taïga sibérienne.)

[Archive personnelle] J’ai naguère connu un homme, considéré comme un marginal, qui conservait toutes les bouteilles d’eau minérale en plastique qu’il avait « consommées ». Il en avait rempli une vaste pièce, telle qu’on en trouve dans les maisons bourgeoises, avec la cheminée trônant au milieu du mur du fond, de hautes fenêtres dont les vitres avaient été brisées. Ils les avaient disposées dans un alignement soigneux, par rangées, à même le sol en carrelage. Il avait hérité pour des raisons inconnues de moi de cette immense bâtisse, désormais en ruines, car, vivant d’aides sociales, il n’avait évidemment pas les moyens de la restaurer – et sans doute nulle envie. Nous l’avions rencontré avec mon amie Delphine, à l’époque où elle travaillait sur l’Art Brut. Il avait peint sur les murs extérieurs aussi bien qu’intérieurs de sa maison des myriades d’œuvres étranges, dans un style coloré, agrémenté de slogans aux significations obscures. Çà et là, disposés dans les différentes pièces, qui formaient comme une enfilade labyrinthique où l’on pouvait parfaitement s’égarer, des sculptures, des tableaux, des dessins, mais aussi ce qu’il appelait ses collections, notamment des cailloux qu’il ramassait au cours de ses promenades, auxquels il prêtait des pouvoirs surnaturels, et d’autres objets, n’importe lesquels, qu’il rencontrait sur son chemin et glanait pour ainsi dire, quand il avait le sentiment qu’ils lui étaient destinés particulièrement, qu’ils s’adressaient spécialement à lui. Quand on le suivait à l’étage, dans les appartements qu’il habitait, un petit salon, une cuisine et la chambre à coucher, on découvrait un effarant capharnaüm, au milieu duquel il était quasiment impossible de se déplacer sans heurter un objet. Une véritable brocante (et là, il me vient l’idée qu’il faudrait écrire quelque chose sur la psychologie des brocanteurs !), ou, mieux encore, des archives personnelles pieusement conservées, entreposées sur les commodes et les étagères, ou bien à même le sol, des bibelots, des objets, des photographies défraîchies, des cartes postales, des billets de train, accrochées aux murs sur les papiers peints usés aux inévitables motifs floraux. Il commentait volontiers la visite, en rattachant à chacune de ses photographies des récits aux qualités romanesques qu’il soulignait à loisir, qui mettait en scène des célébrités, des actrices notamment, d’une beauté notoire, mais aussi des princesses d’Europe central, car il était originaire, à l’en croire, de cette vieille Mitteleuropa, quelque part entre l’Autriche et la Hongrie. Les reliques d’une vie fabuleuse s’étalaient devant nous, une vie extraordinaire, dont on se demandait dans quelle mesure elle avait été vécue ou en partie rêvée. S’il n’avait été question, pour cet homme à l’âge incertain, mais qui vieillissait, que de conserver les souvenirs d’une vie passée, de constituer des archives affectives personnelles… Mais les bouteilles d’eau minérale rangées dans la vaste salle à manger et les monceaux de déchets et d’objets hors d’usage entreposés dans les caves, les chambres abandonnées, les jardins jouxtant la bâtisse, jusqu’aux bords de la rivière en contrebas, évoquaient plutôt qu’un hommage nostalgique à la vie passée, ou bien une performance artistique subvertissant les normes qui régissent la gestion des déchets, ce qu’on garde et ce qu’on jette, une forme de syllogomanie. On retrouva cet homme, ai-je appris quelques années plus tard, mort de froid et de maladie dans sa grande maison bourgeoise en ruines.





La syllogomanie est un attachement qui, parce qu’il ne parvient pas à se fixer sur aucun objet, à établir une hiérarchie entre les objets, en vient à se fixer sur tous les objets, sans distinction d’aucune sorte. Tout devient vital. Généralement, les gens qui souffrent dudit « syndrome de Diogène » finissent par eux aussi ressembler à des déchets. Ils ne prennent plus soin d’eux parce qu’ils consacrent trop d’énergie à prendre soin de tous les objets, sans exception. Comme s’ils ne toléraient plus d’en perdre un seul, incapable de supporter la perte (elle-même). Une mélancolie radicale qui ne se fixera pas sur un seul objet obsessionnel, mais sur la totalité des objets rencontrés durant une vie, même les plus anodins, même ceux auxquels en général on ne s’attache pas. Ils manifestent ainsi une aberration de la société de consommation. Ils sont comme un témoignage ironique des paradoxes de l’individu consommateur et producteur, une espèce d’absurdité du capitalisme. Ils en dévoilent l’absurdité.

La syllogomanie, la manie d’accumulation, accumulation compulsive. J’essaie de la penser comme un attachement irrésistible à tout, qui est le contraire de n’être attaché à rien. Il renvoie à une sorte de mise en acte de l’accumulation, la plus abstraite et en même temps la plus concrète. Comme si la personne devenait embarrassée par la concrétude, par les objets, leur matérialité, qu’elle était incapable de contenir autrement qu’en transformant son habitat tout entier en contenant. Une manière radicale d’habiter le monde.

La figure contraire serait peut-être le suicidaire, qui n’est tellement plus attaché à quoi que ce soit, même pas à sa propre vie, qu’il finit par mettre fin à ses jours et disparaître tout bonnement, ce qui est encore la manière la plus radicale de ne plus être embarrassé par aucun objet, faire cesser définitivement tout attachement (et donc, toute souffrance liée à l’attachement).

Je pense à mon ascétisme, à la fois contraint et choisi, ce goût de vivre avec peu d’objets autour de moi, l’absence du besoin de conserver la proximité avec beaucoup d’objets, juste quelques-uns. Par exemple, quand je partais régulièrement en randonnées en montagne ou ailleurs, vivre avec le seul contenu de son sac à dos. Quand vous partez ainsi pour un périple de plusieurs semaines, ce que vous avez pris soin au départ de loger dans l’espace exigu de votre sac, limité non pas seulement par sa contenance, mais son poids, c’est-à-dire la charge que vous allez devoir porter, devient précieux. On anticipe la capacité à porter cette charge pendant les longues journées de marche. On anticipe sa fatigue, sa peine, son déplaisir, son inconfort. Et c’est la raison pour laquelle, en prenant soin des objets qu’on va loger dans le sac, on prend également soin de soi d’une manière anticipée. Prendre soin des objets ici, c’est prendre soin de soi, de manière très littérale.

Ainsi font les plus pauvres. Ceux qui n’ayant presque rien, tiennent le peu qu’ils possèdent pour un bien précieux. On ne jette pas, on réutilise, on recycle, on répare. Bien avant que les hyper-consommateurs des pays riches se soient avisés eux aussi de réparer et de recycler et d’en faire une valeur sociale, éthique, politique. En réalité, ils n’ont fait que copier des manières de vivre avec les objets qui sont communes dans bien des endroits du monde. Le bidonville, par exemple, est typiquement un lieu de recyclage, de réparation, de restauration, qui n’a pas attendu les discours et les théories du recyclage pour exister. Plus vous êtes pauvre en objets matériels, moins vous produisez de déchets, ou plutôt, moins vous transformez vos objets en déchets. Transformer ses objets en déchets n’est pas seulement un problème lié à l’usage, mais c’est aussi un problème lié à ce style d’usage particulier qu’est la consommation, c’est-à-dire cette marchandise qu’on jette parce qu’elle n’a plus de valeur. Aucune autre marchandise ne pourrait avoir plus de valeur. Autrement dit, on remplace, on va posséder quelque chose de plus neuf, de plus désirable, censé avoir plus de valeur.

Marx dirait que la valeur des objets tend à se confondre, dans le cas de la pauvreté (qui peut être décrite comme une survie avec les objets, une forme de solidarité vitale), avec leur valeur d’usage. La personne qui accumule, qui garde tout, est lancée dans un processus infini, puisque il ne lui est pas possible de se fixer sur un seul attachement, de hiérarchiser ses attachements. De manière radicale, tous les plans de l’attachement sont nivelés à un même niveau. L’arrière-plan se confond avec le premier plan. Faire autrement, distinguer un objet plutôt qu’un autre, serait courir le risque de rater quelque chose, de manquer, de perdre – distinguer un objet se ferait au détriment de tous les autres. La perte de l’objet futur suscite une sorte de terreur. La personne s’attache à tout garder de peur qu’une seule chose vienne à manquer. Ce qui n’a plus rien à voir avec la valeur d’usage, la prévoyance, la prudence, la précaution dont font preuve le pauvre ou le randonneur au long cours qui porte sa maison sur son dos, pour lequel l’attachement à certains objets est vital. La gourde qu’on a logée soigneusement dans son sac à dos est un contenant vital.



[Pensez ici au concept de contenant en psychanalyse, mais aussi à l’histoire de la cruche brisée du tisserand Silas Marner, du roman de Georg Eliott, commentée avec brio par Sara Ahmed dans What’s the use. :

« Cependant, même dans cette phase de dépérissement, il arriva un petit incident montrant que la sève de l’affection n’était point entièrement tarie dans son cœur. C’était une de ses tâches quotidiennes d’aller chercher de l’eau à un puits éloigné de chez lui d’une couple de champs. À cet effet, depuis son arrivée à Raveloe, il avait toujours eu une grande cruche de terre brune, qu’il conservait comme l’ustensile le plus précieux qu’il possédât parmi les rares commodités qu’il s’était octroyées. Cette cruche avait été sa compagne pendant douze années. Elle était toujours restée debout au même endroit et lui avait toujours prêté sa poignée de bon matin, de sorte que la forme de ce vase revêtait aux yeux de Silas l’expression d’une obligeance empressée. De plus, le contact de la poignée dans le creux de sa main lui procurait un plaisir inséparable de celui d’avoir de l’eau fraîche et limpide. Un jour qu’il revenait du puits, il trébucha contre la traverse d’une barrière, et la cruche brune, tombant avec force sur les pierres formant la voûte d’un fossé situé au-dessous, se cassa en trois morceaux. Silas les ramassa et les rapporta chez lui, le chagrin dans l’âme. La cruche ne pouvait plus être utile ; toutefois, il en recolla les morceaux et, comme souvenir, il reposa cette ruine à son ancienne place. » (George Eliot, Silas Marner, chapitre 2)

On pense au proverbe français : « tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ». Cette cruche brisée, désormais inutile en tant que cruche, sans valeur d’usage, devenue « ruine », déchet, le tisserand en recolle les morceaux, la restaure, et la replace à l’endroit qui lui revient, qu’elle occupait quand elle était encore utilisable, en hommage aux services qu’elle a rendu durant douze années (sa « compagne » dit l’autrice). Avec la finesse qui la caractérise, George Eliott, une des observatrices les plus fines de notre humaine condition, se sert de cette anecdote pour illustrer la persistance d’une vie affective (la sève de l’affection non encore tarie) chez cet homme en proie à la plus grande mélancolie. Silas Marner peut être lu comme un roman d’un malheur sauvé de la mélancolie par l’attachement, à cet enfant qu’il adopte. Mais lisez ce qu’en dit Sara Ahmed, la plus digne héritière de l’écrivaine britannique !]

L’excès quantitatif de l’attachement, qui affecte la personne qui accumule, est l’inverse exact de l’excès qualitatif que manifeste la personne « passionnée », qui extrait du monde des objets, un objet particulier, ou un type d’objet (ainsi, le collectionneur) ou quelques-uns seulement, auxquels elle vouera une passion exclusive au détriment de tous les autres.

« Au détriment de tous les autres », peut poser une question éthique. La passion exclusive est aussi une forme d’exclusion. À prendre soin d’un seul objet, ou d’un seul type d’objet, le risque est grand de ne plus prendre soin d’aucun autre objet que celui-là. On met, si vous voulez, tous ses œufs dans le même panier. La passion peut vous rendre inattentif aux autres, vous couper du monde. Et je ne peux m’empêcher de penser aux nationalistes ou aux suprématistes blancs, encore une fois, que leur passion nationaliste ou leur passion pour la blancheur, finit toujours par se traduire en xénophobie et en haine raciale.

La syllogomanie est donc une manie, la tendance irrésistible à faire quelque chose, quel que soit le bienfait qu’elle nous apporte. L’acte maniaque lui-même, considéré indépendamment de l’objet qu’il « manipule », produit une jouissance à chaque fois réitérée. On pense au panier percé du désir insatiable dont parlaient les stoïciens. Encore un contenant qui ne remplit plus son office. Le contenant ne pourra jamais être rempli parce qu’il est troué. Ce trou peut être le lieu de la psychose, le « trou » de la psychose dont parle Lacan.

De ce point de vue, l’accumulateur compulsif n’est pas si éloigné, il en est même une figure dérivée, du consommateur compulsif. Je pense à cette femme qui achète des vêtements. Elle les accumule sans jamais s’en vêtir. Elle fait de bonnes affaires. Du moins, c’est ainsi qu’elle justifie ses achats compulsifs, sans que l’appropriation de l’objet soit jamais comblée par son usage, puisqu’elle ne porte pas les vêtements qu’elle possède, puisqu’ils ne sont jamais usés par l’usage. Les porter serait les user, les détruire, les épuiser, les fatiguer, les délabrer, les cabosser. Son dressing tend à ressembler à une boutique de vêtements – c’est peut-être une part du fantasme qui nourrit sa compulsivité (« jouer à la marchande »). L’attraction qu’exerce la boutique de vêtements, ses atours stimulants, toutes les promesses de bonheur et de beauté qu’elle recèle, la narcissisation qu’elle promet. Le dressing de la maison privée est comme une boutique de vêtements privée. Le plaisir de la consommation pure, le capitalisme à l’état brut, ce que j’appelle notre capitalisme intime, totalement déconnecté de toute valeur d’usage. La jouissance qu’il procure s’ancre dans la contemplation de la marchandise elle-même, pour elle-même, totalement déconnectée de l’usage. On ne contemple pas une robe qu’on pourrait porter, dont on pourrait se vêtir, mais on contemple une marchandise nommée robe avec l’étiquette du prix encore accroché à un pan de la robe. On devine encore une fois un affect mélancolique, dans cette contemplation du dressing, transformée en une pure scène de la consommation, un espace privé dédié à la célébration intime du capitalisme.

De même qu’il y a sans doute une forme de mélancolie chez la personne qui conserve tout, la syllogomane, quand elle contemple le fruit de son labeur, de son travail, car il s’agit bien là d’une sorte de travail infini, aussi absurde que la tâche de Sisyphe.

This article was updated on mars 3, 2026