Structure of feelings (une mélodie)

Sometimes you think you've lived before

All that you live today

Things you do come back to you

As though they knew the way

It seems we stood and talked like this, before

We looked at each other in the same way then

But I can't remember where or when

The clothes you are wearing are the clothes you wore

The smile you are smiling you were smiling then

But I can't remember where or when

Some things that happened for the first time

Seem to be happening again

And so it seems that we have met before

And laughed before, and loved before

But who knows where or when

Where and When (Rodgers and Hart, 1937)

C’est comme si les choses revenaient vers vous, qu’elles connaissaient le chemin, que votre existence toute entière, sans que vous en ayez eu conscience jusqu’à présent, était orientée vers cette rencontre.

Les standards d’après-guerre (ces chansons qu'on entend dans les films hollywoodiens, sur les scènes de cabaret, dans les club de jazz ou à Broadway) déclinent des grammaires amoureuses avec plus ou moins de finesse – souvent, mais pas toujours, elles canalisent les désirs vers les voies de la bonne vie américaine, blanche, hétéropatriarcale, le pavillon avec jardin où les enfants jouent. Toutefois, il arrive que le diable se cache dans les détails, que les élans qui mèneront à la contestation libertaire des années 60 se fassent déjà entendre – les enfants issus des rêves d’amour et de sexualité américains d’après guerre iront perdre leurs illusions au Vietnam.

On se rappelle ces mélodies, parfois juste quelques fragments, quelques mots, qui viennent en quelque sorte, qu’on vient rechercher quand on en a besoin, pour accompagner et la petite musique qui viendra accompagner l’existence, elles induisent un certain état, des sentiments, des structures of feeling, dans lesquelles on peut puiser selon les moments de notre vie. On peut ainsi être dans l’état qu’on souhaite, alcoolique, vif, éveillé, endormi, dynamique. Il y a des énergies, des intensités qu’on retrouve.

Ces objets qu’on rappelle, pour ainsi dire, à volonté, quand le besoin s’en fait sentir. La mélodie familière est à la fois un objet nostalgique et mélancolique, parce qu’il évoque un passé perdu. Le souvenir de l’état dans lequel nous avions l’habitude d’être quand nous écoutons cette chanson, ou le souvenir des événements vécus liés à cette chanson. Nous convoquons un nuage d’associations, d’idées familières, en espérant que ce retour du passé suscite une transformation de soi dans le présent.

La mélodie peut avoir été oubliée. Il arrive qu’on l’écoute en boucle, une boucle mélodique, mélancolique, comme si nous désirions prolonger cet état indéfiniment. Demeurez là où nous étions. Une ritournelle, une répétition. Ce que nous avons été.

Les choses reviennent vers vous comme si elles connaissaient le chemin. Cette impression de déjà-vu.

Ce pouvoir de suggestion, presque magique, ce pouvoir sur nous-mêmes, dont nous disposons qui nous permet de modifier nos états affectifs, nos humeurs, l’ambiance, l’atmosphère. L’auditeur nostalgique s’isole éventuellement sous un casque d’écoute. Il se met en retrait de l’environnement sonore, s’en exclut. Et dès lors s’exclut de ce monde en tant qu’il est susceptible d’être partagé. S’il voulait interpeller avec suffisamment de vigueur, il pourrait le vivre comme une agression, une interruption, dans le flux de perception qu’il s’efforce d’induire, de contrôler. Cet état privé dont il jouit,

La privauté est une privation. L’attachement suppose aussi un détachement.

Cette chanson, Where and When (Rodgers and Hart, 1937), est emblématique de la mélancolie qui peut surgir au moment même où quelque chose arrive pour la première fois. Ce qui arrive est déjà arrivé. Au cœur même de l’attachement, il y a la répétition. Rien ne se répète exactement de la même manière. Rien n’arrive une deuxième fois. En disant que nous avons le sentiment que quelque chose se répète et déjà arrivé par le passé, nous opérons un tri parmi les perceptions, une sélection. Nous purifions l’objet. Nous l’isolons des flux de sensations, de perceptions. Nous le sécurisons. Nous le détachons des arrière-plans de la toile de fond.

L’attachement dérive donc de l’attention. Elle en est une déclinaison (il existe d’autres formes d’attention, qui n’attache pas dans la durée). Ce pourquoi, on entend souvent dire qu’on ne tombe amoureux que à condition de se trouver dans un état où l’on est susceptible de tomber amoureux. A contrario, l’attachement insistant à l’objet, s’il est suffisamment sécurisé, vous dissuade de tomber amoureux. Si par exemple la relation de couple est devenue comme une seconde nature, qui va de soi, qu’elle a été reléguée à l’arrière-plan, qu’elle fournit le décor normal de l’existence – qu’elle satisfait les attentes et semble avoir réglé une bonne fois pour toute la question embarrassante du désir – cette relation vous permet de vous comporter comme si vous étiez inattentif aux signes du désir qui vous environnent. Ces signes qu’éventuellement vous pourriez interpréter comme des élans d’amour ou d’intérêt.

Ce monde de signes est ce qu’on appelle une structure of feeling. Ces structures of feeling, ces atmosphères, peuvent se poser, se superposer, passer au premier plan, puis au second, demeurer inaperçues. Et c’est précisément parce qu’elles ne sont pas aperçues qu’elles sont prégnantes.

L’objet de l’attachement se détache, est détaché d’un arrière-plan, un motif saillant sur la toile de fond. Mais son lien avec l’arrière-plan demeure. L’arrière-plan fournit la trame, la grammaire affective, les structures de sentiments qui rendent possible une telle rencontre. La rencontre tend à apparaître comme une interruption, un événement. Elle a une tonalité révolutionnaire, mais elle n’en demeure pas moins liée à la structure des sentiments et au monde prédonné. Tout « ce qui est déjà là » constitue la possibilité que l’événement arrive. Une partie de ce qui arrive est déjà arrivée.

This article was updated on mars 3, 2026