Remettre une pièce dans la machine

Je pense ici à une situation particulière, mais qui me paraît riche d’enseignements, illustrant la persistance de l’attachement au moment même où le détachement doit s’opérer ou est en train de s’opérer. Deux mouvements contraires (on reconnaît ici l’effet d’une « double contrainte ») coexistent, dont la contrariété procure des sentiments d’angoisse majeurs chez la personne qui se détache. Nous sommes donc dans un groupe qui forme des thérapeutes, mais dont le fonctionnement ressemble à celui d’une secte (ce qui n’a rien à voir avec le contenu de l’enseignement lui-même, lequel existe depuis plus de 60 ans, et se déploie à travers de multiples institutions au niveau international. Le groupe en question constitue un cas marginal, localisé). Une personne qui souhaite se détacher du groupe après avoir été soumise à des traitements humiliants et une manipulation mentale continue durant sa « formation », se retrouve confrontée à la question de savoir si elle doit suivre le protocole de « séparation », la procédure pour le détachement, laquelle semble-t-il est inscrite dans le règlement intérieur de l’institution, présentée comme un « accompagnement », bien qu’elle m’apparaisse plutôt comme une mise à l’épreuve de la personne qui quitte le navire, en lui infligeant une humiliation supplémentaire : « tu ne pourras pas nous quitter librement, à ta manière, par exemple en claquant la porte, ou en partant sans laisser de nouvelles, mais en suivant nos règles ». « Il faut que tu te souviennes de nous, que tu hérites de la culpabilité de nous avoir fait faux bond, de nous avoir déçu ».

Notez comment on prend soin ici de renverser la déception : la personne qui quitte le groupe le fait pour de bonnes raisons, en raison des souffrances endurées, de l’aliénation qu’elle a vécue. Mais il est inconcevable de lui laisser le privilège d’avoir été déçue. C’est l’objet délaissé (l’institution) qui revendique d’être déçu du sujet qui n’a pas su l’aimer suffisamment, et qui donc, le trahit. On devine comment il est possible de transférer cette situation à bien des « départs » : des séparations dans le couple, des ruptures familiales, l’entreprise dont on démissionne, ou bien des mouvements politiques ou militants qu’on abandonne, etc. La déception tourne à la trahison, c’est-à-dire au reproche de déloyauté. L’institution se défend devant l’audace de cet individu qui refuse de continuer à être « son membre », comme si le bras se détachait du corps et allait de son côté sans se soucier de l’usage qu’on faisait de lui quand il était membre du corps (lire à ce sujet les remarques pénétrantes de Sara Ahmed commentant la nouvelle des frères Grimm, Das eigensinnige Kind, « l’enfant capricieux »).

Ce protocole de départ est extrêmement coûteux en termes de temps, d’énergie, d’argent, et finalement en termes d’attachement, puisqu’il consiste à passer trois jours dans les locaux de l’association durant lesquels sont organisées des séances d’analyse de groupe ainsi que des séances d’analyse personnelle par le leader de ce groupe. Autrement dit, au moment même où la personne voudrait se détacher, elle est appelée à confirmer son attachement en suivant un protocole, et se retrouve donc plongée dans une situation totalement paradoxale. Quand vous avec enfin décidé de partir, quitter un groupe, une institution, parce que vous n’en pouvez plus, que la coupe est pleine, que l’accumulation des violences dépasse votre capacité à les tolérer, il est probable que ce soit à l’issue d’un travail de deuil difficile. C’est une torture d’attendre la fin d’une relation, dont on a pris conscience de la toxicité, puisque, en attendant le moment d’être prêt pour partir, il vous faut endurer non seulement la violence, mais la lucidité vis-à-vis de cette violence. Vous pourriez certes partir « avant terme » en quelque sorte, sans donner de nouvelles, ou après avoir écrit une lettre d’adieu, ou, pourquoi pas, en claquant la porte. Ce n’est pas toujours possible.

Mais ici, l’institution veut avoir le dernier mot. Il faut que même au moment de la séparation et du détachement, ce soit le groupe, l’institution, qui fixe les règles émotionnelles, intellectuelles, physiques même, puisqu’il s’agit bien de passer trois jours en chair et en os dans un endroit avec des personnes que vous ne supportez plus, qui vous font du mal. Autrement dit, on remet une pièce dans la machine de l’attachement au moment même où la personne a émis la volonté, le désir de se détacher. Une manière de lui faire comprendre qu’elle a tort de le faire et de la réinstaller une dernière fois, peut-être, dans des structures d’attachement. Il y a là, évidemment, quelque chose de très violent qu’on retrouve dans la plupart des groupes sectaires. Rappeler que votre engagement a un prix, et ce prix, c’est une souffrance qui devra durer, avec laquelle vous devrez continuer à composer même après la séparation, autrement dit, ce que j’appelle la mélancolie. Comme si l’institution se vengeait de la personne capricieuse qui a osé lui tenir tête, en la condamnant à la mélancolie, en la plongeant dans le remords, la culpabilité, le regret, en punissant son caprice (willfulness). On ne l’abandonne pas : c’est lui qui vous exclut. Un script préexiste que vous avez le devoir de suivre (et donc de confirmer). Ça doit se passer de manière dramatique, et la mise en scène doit être fabriqué par le maître de la maison (the master’s house) : même en vous opposant, vous êtes condamnés à demeurer à l’intérieur de sa maison. Il n’y a pas de dehors, à strictement parler, une perspective étrangère à partir de laquelle penser l’institution elle-même. Et s’il y a un dehors, et un après, tout doit être fait pour que ce dehors et cet après soient littéralement hantés par l’objet que vous avez abandonné. Évidemment, rien n’aurait pu empêcher la personne de partir sans laisser de traces par exemple, en refusant de souscrire au protocole. Mais l’emprise est telle qu’on a tendance à s’y soumettre une dernière fois, et, ce faisant, laisser le dernier mot à la structure, ce qui est reconnaître in fine son pouvoir.

Une fabrique délibérée de mélancolie. Du moins c’est ce que vise l’institution, ou le groupe sectaire (ou le pervers narcissique) : fabriquer de la mélancolie, l’impossibilité d’achever le deuil. Agir de telle sorte que l’objet demeure présent dans l’esprit de la personne qui croyait l’avoir répudié. Qu’il ne meurt jamais, qu’il ne soit jamais oublié.

En réalité, le temps passe, et le travail du deuil finit en général par s’accomplir d’autant mieux qu’on évite de se confronter aux spectres qui vous hantent. Qu’on apprend à penser du dehors, autant qu’il est possible, qu’on ait la possibilité d’adopter d’autres points de vue (critiques). Pour faire le deuil, il faut s’empêcher de remettre une pièce dans la machine.

This article was updated on mars 18, 2026