Quels attachements pourraient dissuader du suicide ?

J’hésite à aborder la question du suicide, dont l’évocation m’avait occupé durant les quelques jours que j’ai passés dans un bungalow au camping de la dune, aux Sables d’Olonne, en octobre dernier. Je n’allais pas fort à cette époque, étant incapable d’envisager pour moi-même aucun futur, ou de me projeter dans aucun horizon un tant soit peu sécurisé.

Je relis mes remarques prises à la hâte sur un carnet, dans la chambre mal éclairée de ce bungalow purement fonctionnel, d’une tristesse sans nom. À la même époque, avant et après ce séjour, j’allais voir ma mère et mon père qui sont très âgés, malades. L’ambiance était plutôt sinistre. J’hésite à rendre public ces notes. Je me demande aussi dans quelle mesure cela fait sens de conserver ces pages et ces pages, ces carnets, par-devers moi.

La question évidemment étant : être lu par qui ? Est-il possible de contrôler son lectorat ? Par exemple, en écrivant sur le suicide, j’aimerais vraiment que le moins de monde possible lise ce texte, et surtout pas les gens réputées les plus fragiles, c’est-à-dire les moins attachés à la vie, et donc les plus susceptibles de songer au suicide.

Je n’aimerais pas inviter au suicide, rendre la tâche plus facile. J’ai cinquante-huit ans et une expérience de la vie qui me permet sans doute d’en parler avec plus d’apaisement, plus tranquillement je ne l’aurais fait à vingt ans. Car, d’aussi loin que je m’en souvienne, enfant déjà, la possibilité de mettre fin à ses jours m’a toujours semblé une possibilité, ou, pour mieux dire, une option – une dernière option quand toutes les autres sont épuisées.

Je ne pense pas qu’on soit attaché à la vie en tant que telle. On est attaché à des objets qui font qu’on est attaché à la vie, ou plutôt à perdurer dans l’existence. C’est très étonnant. Même quand il vous semble avoir tout perdu, et plus aucune raison valable de continuer à vivre, votre horizon est bouché, que la perspective d’en finir s’impose comme l’option la plus rationnelle, par exemple quand vous pensez au suicide comme un « soulagement », une manière de mettre fin à la souffrance, ce qui finit tout de même, éventuellement, par vous retenir, ce sont les objets.

Quand j’étais piégé en contrebas d’une crête de montagne en pleine tempête de neige, mordu par le froid, épuisé par l’effort qu’il avait fallu fournir pour remonter la pente sur laquelle j’avais dévissé durant l’ascension, je pensais à une femme que j’aimais. Cette relation n’était encore qu’à ses débuts, et j’aurais pu la reléguer à l’arrière-plan, et me contenter de me laisser déborder par le désespoir qui m’accablait à cette époque. Mais non. C’était comme si s’était imposé à moi le seul objet susceptible de compter, une femme dont je voulais prendre soin en lui épargnant la douleur d’avoir à déplorer ma perte – de fait, nous avons vécu ensemble, après cet épisode, vingt années durant. Comme si, dans ces circonstances extrêmes, l’amour que je lui portais était parvenu à prendre le dessus sur mes affects de désespoir et que dès lors, il devenait réel, et qu’en survivant à cette catastrophe, je lui devais une loyauté dans le futur.

Notez tout de même qu’à l’inverse, on peut décider de mettre fin à ses jours plutôt que de supporter la perte de l’objet aimé. On préfère se détruire soi-même que d’affronter cette déception. C’est d’ailleurs un des motifs les plus fréquents du suicide, la déception amoureuse, qui pose toujours, d’un point de vue moral, de graves questions : c’est faire peser sur l’autre le poids d’une responsabilité redoutable. Je me souviens d’avoir été témoin dans mon cabinet de la détresse d’une jeune femme dont l’amant s’était pendu, laissant derrière lui un message sans ambiguïté, qui la rendait entièrement responsable de ce drame. J’irais jusqu’à dire que, dans ces cas-là, il s’agit, de la part du suicidé, d’une sorte de projection dans le futur qui viendra avec lui, de soi-même comme objet mélancolique. Une tentative pour faire de sa propre disparition l’objet d’une mélancolie éternelle. Il est troublant de considérer qu’au moment de tout perdre, jusqu’à sa propre existence, cette personne souhaitait néanmoins sécuriser quelque chose d’elle-même dans le futur, un sentiment, des affects, et même de la culpabilité. C’est là un suicide qui prend à témoin, qui fait passer un message, qui tente de faire de l’effet alors même qu’il se prive désormais de produire tout effet sur le monde qu’il abandonne. (à cela près qu’il considère que c’est le monde qui l’a en premier lieu abandonné, qu’il a été abandonné, et que telle est la raison ultime de son acte.)

Je ne suis pas en train de dire que le suicide ne soit pas parfois une option. Mais qu’effectivement, la chose que nous faisons quand nous essayons de dissuader quelqu’un du suicide, c’est de porter au premier plan de son attention quelques objets susceptibles de compter pour elle ou pour lui. Ce peut être de nouveaux objets, qui n’existent pas encore, des promesses situées dans le futur. Il y a ce bref propos de Plotin, recueilli par Porphyre dans les Ennéades, d’autant plus touchant qu’il porte justement sur la manière dont Plotin détourna Porphyre du suicide, à une époque de sa vie, épisode relaté dans la Vie de Plotin rédigée par son disciple. Je m’en souviens fort bien parce qu’il fut l’objet de la première conférence que j’ai donnée, en 1990, quand j’étais étudiant en maîtrise de philosophie, dans un colloque consacré à la mort. Ce que dit Plotin à ce pauvre Porphyre si mal en point, c’est de quitter Athènes et l’école et partir en Sicile (et, en réalité, de vivre un peu plutôt que de se contraindre de manière quasiment morbide à une discipline de fer que l’élève confondait sans doute avec la vie philosophique.Il l’invite à se confronter à de nouveaux objets,de nouveaux attachements, faire des rencontres. Bien des psychothérapeutes aujourd’hui ne disent pas autre chose à leurs patients désespérés. Encore faut-il avoir la possibilité et les moyens de voyager. Porphyre faisait partie d’une classe sociale qui lui permettait effectivement de voyager à son gré dans tout l’Empire Romain.

This article was updated on mars 3, 2026