Quand l'objet déçoit : le cas Alice Munro

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Il arrive que l’adulation fasse place au dégoût, en passant par l’incrédulité, l’embarras, la déception, la colère. Il y a ce temps du deuil où l’on compose avec ce qu’on avait aimé et ce qu’on sait maintenant, ce qu’on a appris depuis lors. On se tait parfois, on préfère ne pas en parler. Gardez cela pour soi-même, rester seul en silence. On ne sait plus, par exemple, quoi faire des livres de l’auteur que nous avons aimé. On détache un poster, on le cache, ira-t-on jusqu’à le jeter, le brûler ? Certains s’engagent dans le périlleux exercice qui consiste à séparer la pensée de l’auteur ou bien l’auteur de son œuvre quoi que cette contorsion puisse signifier.

Puis-je encore la lire, la citer, m’y référer ? Il se trouve qu’Alice Munro est l’une des plus fines observatrices des aléas du deuil et de la mélancolie qui hantent de manière nécessaire l’attachement. Ce qui indigne ici, c’est la persistance affirmée, assumée, de son attachement, la loyauté à l’homme qu’elle aime et qui a abusé de sa propre fille. Sa fille, au contraire, parle de rupture envers sa mère, rupture radicale, laquelle a fait un choix, un choix d’autant plus terrible et incompréhensible qu’elle est considérée comme une icône féministe dans certains milieux.

Cette histoire se répète. Nous ne sommes pas logés à la même enseigne quand il s’agit de nous détacher d’un objet aimé. Certains s’accrochent plus que d’autres, allant jusqu’au déni, ou en viennent même à défendre les aspects les plus indéfendables, ou les moins défendables. Je te suivrai jusqu’à la mort, je te serai fidèle et loyal. La loyauté a rendu tant de gens complices de crimes abominables.

Non, la loyauté, comme nous l’a appris Anna Arendt, n’est pas une valeur en soi, n’est pas une vertu en soi. Elle ne diminue pas la gravité des crimes commis en son nom. Elle n’atténue pas la culpabilité. Cette question se pose toujours quand vous obéissez aux ordres, parce que c’est ce qu’on attend de vous. Au contraire, désobéir, refuser, c’est manifester sa déloyauté. Un crime qui peut éviter d’autres crimes. Songez au devoir de désobéissance dont parlait Thoreau.

Le détachement est un art compliqué qui oblige à traverser un champ d’émotions contradictoires, des pensées inconfortables, des remises en question. Autrement dit, il renvoie fatalement à soi-même et ce qui, en soi-même, est le moins assuré. Pire encore, il menace le peu qui, en soi-même, se pensait assuré. Il est introspectif. Il questionne l’attachement, notre propre crédulité. Il n’est pas tendre envers l’image que nous avions de nous-mêmes. Il suscite des tensions intérieures, mais aussi des tensions avec les autres et le monde.

On comprend bien que d’aucuns préfèrent s’épargner cette peine et conforter ce qu’ils pensent posséder. Ils préfèrent obéir, demeurer loyal en dépit de tout. C’est plus simple, moins douloureux. En hommage à ce qu’ils pensent être, cette image de soi à laquelle on tient et qu’on répugne à sacrifier ou à transformer sous l’effet de la déception procurée par l’objet. Une fixation mélancolique paradoxale. Je demeure attaché à un objet qui n’existe plus tel que je l’ai aimé. Je clive ses aspects confortables et inconfortables, ce qui est une manière d’organiser l’ambivalence sans en souffrir le trouble, la confusion. Je ne l’abandonnerai pas.

This article was updated on mars 3, 2026