Mélancoliques propriétaires

L’attachement mélancolique n’est pas sans rapport avec la propriété. Un sentiment mélancolique, plus ou moins diffus, semble accompagner l’appropriation d’un objet et vient s’ajouter, comme une hantise, à la satisfaction du propriétaire. En s’appropriant un objet, particulièrement un objet ayant appartenu à quelqu’un d’autre avant vous, il est assez logique que l’on conçoive en même temps la possibilité de la perte, puisqu’après tout l’objet qu’on possède aujourd’hui, un autre l’a perdu hier. On peut toutefois douter que ce sentiment, dans l’éventualité où il serait éprouvé, même de manière fugace, vienne hanter l’âme de qui s’est accaparé par la violence la propriété d’un autre – il faudrait poser la question à ceux qui s’accaparent dans les entreprises coloniales une partie du monde dans lequel vivent les colonisés, ou à ceux qui se sont emparés des biens des juifs et d’autres populations pendant les périodes d’oppression.

La relation d’attachement, pour perdurer, suppose qu’on s’emploie à sécuriser l’objet auquel on est attaché. Dans le cas d’un objet dont on a acquis la propriété, ou, pour le dire de manière plus incisive peut-être, d’une relation d’attachement conçue sur le mode de la propriété, ce travail de sécurisation peut s’accompagner d’une anxiété continuelle : une maison, un château, un jardin, une automobile, se dégrade avec le temps si l’on en prend pas soin. Le château tombe en ruines, il peut devenir rapidement inhabitable. Le jardin laissé à l’abandon « retourne à la nature » comme on dit. L’automobile tombe plus souvent en panne par manque d’entretien. La propriété devient une charge.

Le jaloux, qui considère au fond la relation amoureuse comme une relation de propriété (les pronoms possessifs scandent les relations conjugales : « Tu seras mienne », « mon mari », « ma femme », etc.), vit dans l’anxiété perpétuelle, et transforme la vie de sa compagne ou compagnon en enfer, parce qu’il ne parvient pas à sécuriser l’objet auquel il est attaché, ou bien, pour le dire autrement, n’a pas confiance en la relation d’amour elle-même. Une menace pèse de manière inévitable, comme si elle lui était intrinsèque, sur toute relation amoureuse. C’est parce qu’il envisage toujours l’amour en même temps que la possibilité de sa perte, qu’il fantasme sur le mode de la tromperie, de l’adultère, qu’il en vient à haïr l’objet même qu’il prétend aimer plus que tout au monde.

Évidemment, l’appropriation n’est pas le seul mode d’attachement possible, mais son examen révèle de manière spectaculaire le lien entre la mélancolie et l’attachement. Les conséquences me semblent ici remarquables : en étant porté, sans y penser, à sécuriser sa propriété, le propriétaire fait une croix sur une part de liberté. La propriété devient comme un « fil à la patte ». La propriété d’un objet matériel vous condamne à être inscrit quelque part dans l’espace, assigné à une certaine durée, un ici et maintenant. Cette matérialité vous ancre quelque part et vous condamne à consacrer une partie de votre énergie et à organiser une partie de votre existence à défendre cette propriété contre les menaces qui pourraient advenir. J’appelle cela la mélancolie bourgeoise, laquelle n’est évidemment pas limitée à la classe bourgeoise – toutes les classes qui accédèrent à la propriété ont hérité de cette mélancolie, c’est-à-dire de la crainte de perdre la propriété, pour une raison ou pour une autre, de voir un attachement prendre fin, et de l’anxiété qui s’ensuit quand on mesure le coût de la sécurisation de la propriété. Une bonne part des contraintes de l’existence sous le ciel anxiogène du capitalisme depuis la diffusion des politiques d’accession à la propriété (depuis la période fordiste dans les pays occidentaux, pour le dire vite), s’enracine dans ce qu’on pourrait appeler la malédiction de la propriété, notamment quand le propriétaire ne le devient que dans la mesure où il s’endette, parfois à vie pour acquérir son bien. C’est ainsi qu’il est se retrouve pieds et mains liés au système du travail (et de la famille), condamné à « gagner sa vie », et à demeurer comme assigné à sa propriété qui devient le centre névralgique, le centre du système nerveux de son existence (et par extension, celle de ses proches). Au fond cela nous rappelle que lorsque nous nous nous attachons à un objet, nous perdons une part de liberté.

Je ne fais pas pour autant l’éloge, puisque je parle d’habitat, de la location. Être locataire vous condamne à une forme de domination vis-à-vis d’un propriétaire, auprès duquel vous êtes en dette – la liberté de pouvoir quitte les lieux, qu’on ne possède pas, est assez limitée, particulièrement si vous n’avez pas les moyens de trouver un autre logement. On peut aussi être attaché en tant que locataire à un lieu, bien le locataire sache fort bien que ce lieu ne lui appartient pas. Un bail est à durée limitée, l’attachement éventuel à l’endroit qu’on loue est donc révocable par un autre que soi, ce qui fait peser une menace sur l’attachement : ce pourquoi, je pense, on s’efforce d’éviter de trop s’attacher à un habitat qu’on loue.

[Être à la rue, habiter en nomade, partir en randonnée « autonome », c’est-à-dire, pour un temps plus ou moins long, et ou bien par contrainte ou bien par choix, n’être en aucune façon lié à un lieu dont on est propriétaire, constitue une expérience intéressante du point de vue de l’attachement. J’ai beaucoup randonné par le passé, à pied le plus souvent. Un été, j’étais parti sur un coup de tête, suite à un évènement qui m’avait laissé dans le plus profond désarroi : je ne suis finalement rentré « chez moi », un appartement que j’avais en location, que deux mois après mon départ. Au bout de quelques jours, voire de quelques heures seulement, le désespoir qui m’avait poussé à partir avait laissé place à une forme d’euphorie, en grande partie liée à ce sentiment de liberté que me procurait l’expérience d’avoir ma « maison sur le dos » – c’est-à-dire une tente de camping rudimentaire mais légère et un sac de couchage qui ne valait guère mieux.

Il m’est ainsi arrivé à plusieurs reprises dans ma vie de n’avoir plus aucun endroit où aller, de vivre cette expérience radicale de n’être attaché à aucun lieu, c’est-à-dire de pouvoir aller à peu près n’importe où, dans la limite de mes moyens financier, et de mes capacités physiques bien entendu. Une sorte de liberté radicale. N’être attaché à aucun lieu, c’est aussi n’être attendu nulle part : personne ne vous attend. Autrement dit, de n’être soumis à aucun devoir d’assurer une continuité, de sécuriser un attachement, puisqu’il n’existe plus. Une année, au début de l’été, j’étais arrivé à la fin d’un contrat d’enseignant, dans un lycée landais (six mois qui faisaient suite à une autre période durant laquelle j’avais vécu à moitié à la rue en Espagne. J’étais en réalité parfaitement perdu, errant de-ci de-là, au gré des opportunités ou des aventures amoureuses). Sous le coup d’une inspiration paysagère, j’ai rempli le coffre de ma petite automobile des rares objets en ma possession, et j’ai pris la route dès la fin de mon contrat pour le Cantal, au seul prétexte que j’avais par le passé randonné dans ces montagnes, qui m’avaient séduite. Il n’a pas été très difficile de convaincre une agence, vu mes états de service dans l’enseignement (métier, soit dit en passant, que j’étais tout à fait déterminé à abandonner à jamais)de me louer un bel appartement au loyer fort modeste, avec une vue formidable sur les hauts plateaux. Et j’avais de nouveau un endroit où habiter, pour une durée indéterminée.

Ce sentiment de liberté extrême produit un mélange d’exaltation et d’angoisse. Parfois même une forme de panique, quand on se met à songer à l’absence de tout objet, exceptés ceux que j’avais réussi à loger dans le coffre et sur les sièges de mon automobile. On éprouve là un sentiment existentiel pur, si je puis dire, parce qu’on a pris la tangente, un chemin de traverse, refusé d’emprunter les voies conformistes d’une vie alignée – il n’y a plus que vous-même et le monde.]

This article was updated on mars 3, 2026