Loyauté
Le devoir de loyauté rappelle un « oui » qui a été déclaré par le passé envers un objet. Ce « oui » résonne comme une promesse qui se traduit par un engagement dans le futur, plus moins explicite, à faire perdurer une relation d’attachement.
Loyauté et fidélité n’ont pas tout à fait le même sens. Être loyal renvoie au respect de la parole donnée – ou respectueux de la loi. À la fidélité fait écho la sincérité, un rapport de confiance, et donc, une tonalité plutôt affective. (la racine proto-indo-européenne *bheidh- signifie « faire confiance, se confier, persuader » : on entend les mots « confidence », « faith », la « foi », « fiancé.e », etc.
On pourrait forcer un peu la différence en disant que la loyauté suppose un tiers relativement abstrait, une institution, une loi, un contrat, une parole donnée, alors que la fidélité implique la relation directe entre deux sujets, sans la médiation d’un tiers.
La loyauté peut être mise en défaut. On devient alors déloyal. L’acte originaire d’allégeance à l’objet peut être rappelé à ce moment dramatique. Comme un rappel au devoir de demeurer attaché à l’objet auquel on a prêté allégeance, quand bien même cet objet n’est plus celui qu’on a aimé. Conserver la relation au nom de la loyauté, « par devoir », implique parfois d’avaler quelques couleuvres. On peut être loyal en se contentant de faire semblant d’être attaché, en imitant la relation qu’on avait nouée sincèrement naguère. (on voit bien ici comment la loyauté se distingue de la confiance ou de la fidélité : le drame de la loyauté ou de la déloyauté se joue toujours sur une scène pour ainsi dire « sociale » – on est loyal « devant témoins », devant un tiers, qui occupe la position d’une « loi », d’une règle écrite ou non-écrite : c’est pourquoi la personne considérée comme déloyale est sujette à l’opprobre moral).
Dans ce cas, quand de la relation ne demeure plus que l’imitation de la relation, le devoir de loyauté n’est plus qu’une forme vide, « désaffectée ». On continue de jouer un personnage tout en n’en pensant pas moins. On résiste, on met moins de zèle, on n’adhère plus, mais on continue de faire « comme si » on était loyal à l’objet. L’attachement est forcé, insincère. Peu importe que l’honneur soit sauf (on a sauvé « la loyauté »), la confiance est rompue. On obéit à l’injonction de la loyauté tout en résistant affectivement – on parlerait de « réticence », ou en anglais de « reluctance », qui est une forme de résistance, certes peu spectaculaire, mais ô combien fréquente : car il n’est pas toujours possible de mettre un terme à une relation. Songez par exemple au travailleur qui n’adhère plus au projet de l’entreprise qui l’a embauché : il se peut qu’il n’ait pas d’autre choix que de demeurer à cette place, mais il est probable qu’il accomplira désormais sa tâche avec réticence, sans faire de zèle, sans y « mettre du sien ». On pourrait parler d’une résistance affective, à bas bruit, qui ne se traduit pas par un acte spectaculaire, comme une démission ou un divorce. Mais une manière de signifier son désaccord, son inconfort : non seulement « faire semblant », mais imiter la loyauté. Pensez à la manière dont le personnage incarné par Kate Winslet dans Revolutionnary Road, le film de Sam Mendes, finit, à force de déceptions, par exagérer son rôle de femme au foyer jusqu’à la caricature : elle espère en surjouant de la sorte ce personnage d’épouse produite un effet chez son mari. En vain. Ce dernier se satisfait de n’avoir à faire qu’à une imitation, dans la mesure où seule la loyauté lui importe (et non pas la sincérité ou l’amour). Quand April finit par avouer qu’elle n’aime plus cet homme, qu’elle ne le « reconnaît plus », elle oppose au devoir de loyauté une parodie désaffectée de la loyauté. Je ne t’aime plus, mais je reste avec toi en ne conservant que la forme de la loyauté, « par devoir » et non par amour – une forme de punition infligée à son mari.
Si la loyauté est une déclinaison de l’attachement (qui peut donc être simplement « imité », mais n’en reste pas moins puissante, car on peut demeurer attaché longtemps uniquement « par loyauté), alors il s’agit d’un attachement paradoxal. La loyauté requiert qu’on cultive l’attachement pour lui-même, peu importe au fond les sentiments qu’on éprouve, la sincérité des personnes engagées dans la relation. Il n’est pas étonnant que ce soit « à la cour », parmi les courtisans, chez les notables et les bourgeois, que se soit épanouie l’hypocrisie, comme en témoignent avec génie les satires et l’ironie qu’on lira chez La Bruyère, La Rochefoucauld, Marivaux, Molière, Chamfort et bien d’autres !
La question n’est pas de savoir si vous êtes sincère ou pas. La loyauté s’adresse à un autre, un Grand Autre comme dirait Lacan, et elle implique de manifester publiquement, en parole ou en acte, son attachement.
Pour mieux saisir ce qui distingue la loyauté de la fidélité, je voudrais citer un extrait du journal de la géniale Etty Hillesum :
« A deux heures cet après-midi, promenade courte et tonique avec S. Il avait retrouvé cet air rayonnant et juvénile. Il irradie alors de toutes parts un véritable amour de tous les êtres, j’en capte quelques rayons et je les réfléchis. Des chrysanthèmes blancs. « Comme une mariée. » Je lui suis fidèle, au fond de moi. Comme je suis fidèle à Han. Je suis fidèle à tout le monde. Je marche dans la rue aux côtés d’un homme en tenant des fleurs blanches qui font un bouquet de mariée, et je lui lance des regards radieux ; il y a douze heures j’étais dans les bras d’un autre homme et je l’aimais – et je l’aime. Est-ce manquer de délicatesse ? Est-ce être « décadente » ? Pour moi c’est parfaitement normal. Peut-être parce que l’amour physique n’est pas – ou n’est plus – l’essentiel pour moi. C’est un autre amour, plus vaste. Ou suis-je en train de m’abuser ? Suis-je trop vague ? Même dans les relations amoureuses ? Je ne crois pas. »
