L'objet se détache d'un arrière-plan
On pourrait imaginer une fiction, ou une expérience de pensée, qui mettrait en scène un être sans aucun attachement, qui n’aurait donc aucune relation privilégiée avec aucun objet – c’est certainement le cas de cette créature qu’est l’Intelligence Artificielle, mais cette remarque requiert de longs développements, qui n’ont pas tout à fait leur place ici).
Il n’empêche qu’il est difficile d’imaginer que cette créature, dans la mesure où elle est née, ait échappé à tout attachement – à tout le moins, à supposer qu’elle puisse avoir atteint un état de détachement radical, elle demeure probablement hantée par le souvenir, plus ou moins diffus, plus ou moins tenace, des attachements passés (ce pourquoi on l’imagine assez facilement malheureuse, et peut-être mélancolique).
Nous avons tous été forcément dans une relation de dépendance à au moins un objet qu’on pourrait décrire comme étant « le sein », au sens général que lui attribue par exemple Mélanie Klein. Puisque l’enfant est en dés-aide, il lui est impossible de se débrouiller seul dans le monde, il lui faut a minima la médiation d’un objet qui prendra soin de lui, dont il se nourrit, qu’il va interposer entre le monde et lui, ou plutôt, qui constitue dans les premiers mois de sa vie, et le monde et l’horizon de sa perception. Ce n’est que progressivement que des objets différents de cet horizon s’en détacheront (par exemple, des parties du corps de la mère, des jouets, la nourriture, etc.), ou, pour le dire autrement, qu’un arrière-plan se constitue, devant lequel s’avancent certains objets intéressants (qu’ils soient de bons ou de mauvais objets).
Le petit enfant, de ce point de vue, n’accueille qu’un nombre restreint d’objets distincts. Ce nombre augmente au fur et à mesure qu’il acquiert de l’expérience, en apprenant par exemple à distribuer une partie plus ou moins grande de son attention à tel ou tel objet, reléguant certains à l’arrière-plan, s’intéressant à d’autres, variant ses attachements. Plus tard, devenu adulte, ou bien il conservera ce goût de s’éprouver à des objets nouveaux, inconnus jusqu’alors, ou bien, comme il arrive souvent, la curiosité qu’il l’animait s’éteindra tout à fait, et il se contentera de consolider ses attachements à quelques objets connus de lui, en se gardant bien d’en découvrir de nouveaux, d’apprendre quoi que ce soit de nouveau, de peur de mettre en péril les objets « traditionnels et familiers », comme s’il avait fait le tour de ce que le monde avait à offrir, qu’il n’avait plus à s’infliger la douleur d’apprendre quoi que ce soit qu’il ne sache déjà.
Il est intéressant que nous disions d’un objet qu’il « se détache » d’un arrière-plan : car c’est ainsi, quand il se devient distinct (dans l’expérience de la perception), que nous avons l’opportunité de le remarquer, de lui prêter attention et de nous y attacher. Vis-à-vis de l’infinité des objets relégués à l’arrière-plan, qui n’existent pour ainsi dire pas « en tant qu’objets », mais demeurent noyés dans une masse informe, et ne font pas de différence (nous laissant indifférents), nous sommes « détachés » affectivement. Ils ne nous intéressent pas au sens où ils ne sont qu’un élément du décor, inaperçus, unnoticed (pour reprendre un mot qu’on lit souvent chez Sara Ahmed). Le décor devient intéressant, et un objet d’attention, si vous êtes décorateur, architecte, paysagiste ou un critique marxiste et/ou un critique féministe queer (je plaisante à peine). Alors le décor n’est plus un arrière-plan, mais au contraire ce qu’il s’agit de rendre visible, sensible, pensable (c’est ce qu’on peut appeler l’opération d’extraction critique des valeurs et significations tenues pour acquises, allant de soi, sur lesquelles repose la reproduction du « système capitaliste raciste hétéropatriarcal », etc.)
L’existence, y compris quand elle nous paraît absurde, est hantée par les archives de nos relations aux objets passés et par la possibilité de relation aux objets futurs. Dans la dépression, tout se passe comme si la personne se trouvait en proie à une hantise telle qu’il ne parvenait plus à concevoir d’objets suffisamment désirables pour articuler un futur. Chacun des objets qui nous environne et compose d’une certaine manière le monde, celui que nous habitons, est marqué d’intensité d’attachement, parfois minimale, parfois intense. On pourrait décrire « le monde » (au sens quasiment phénoménologique de « ce monde que j’habite ») comme une collection de relation avec les objets, mais en tenant compte de leur variation d’intensité. Certains de ces objets se détachent, avec plus ou moins d’intensité, d’une toile de fond formée par l’amas des autres objets, lesquels demeurent à l’état indistinct. On pourrait décrire ce monde de relation comme une hiérarchie, plus ou moins variable et évolutive, de plan. Tel objet est remarquable, tel autre banal, tel autre n’a jamais été remarqué, il passe sous les radars, demeure invisible. Un objet digne d’attention à une période de l’existence, ou de l’histoire, peut tomber dans l’oubli à une autre période.
Les « petites perceptions » de Leibniz fournissent un modèle très intéressant dans la mesure où elles décrivent la perception comme une activité dynamique. Percevoir, c’est dégager dans une masse et un flux de petites perceptions, celles qui nous intéressent, et constituer du même coup la toile de fond, composé de cette myriade de petites perceptions « inaperçues » reléguées à l’arrière-plan (parce qu’elles sont trop « petites », trop « nombreuses », trop « mélangées », ou trop « habituelles » pour être encore senties et remarquées). Percevoir, c’est à la fois trier, sélectionner, privilégier, « illuminer », mais aussi exclure, reléguer à l’arrière-plan, « obscurcir ».
La manière dont les objets se détachent ou pas de la toile de fond, dans lesquels ils sont pour la plupart du temps noyés, disparaissant, renvoie à ce qu’on pourrait appeler la logique du « remarquable ». Les choses deviennent remarquables, elles ne le sont pas « en soi ».
Le mot anglais « unnoticed », difficilement traductible en français, caractérise ces objets qui parce qu’ils ne sont pas remarqués, qu’on n’en fait pas état, qui semblent aller de soi, sont à peine des objets, des objets « potentiels », à l’état latent (en attente d’être perçus ou remarqués). Ce genre de quasi-objets hante (ou peuple) ce que Raymond Williams appelle les structures of feeling dont l’efficacité (la puissance « structurelle ») est d’autant plus grande qu’ils ne sont pas remarqués, pas conscients (ils sont dans un état d’« émergence », dirait Williams, voire de « pré-émergence », et leur présence est d’abord affective, ce sont des « feelings »). Il faut donc un travail critique de lucidité, c’est-à-dire un acte, une intention délibérée, pour les remarquer, les mettre en lumière, les rendre conscients. Pour que les objets deviennent attachants ou qu’au contraire on puisse envisager de s’en détacher, il faut d’abord qu’ils apparaissent, il faut qu’ils sortent de leur neutralité affective. Or, et c’est là un des thèmes centraux de la perspective critique féministe, ces dialectiques d’apparition et de disparition sont déjà pré-organisées, tout comme une part fondamentale de l’existence est pré-orientée, par un certain nombre de structures of feelings.
Ce qui va de soi, ce qui est tenu pour acquis, ce qui n’est pas noté, unnoticed, exerce souvent l’effet d’attraction le plus puissant, bien qu’on n’y prenne pas garde, précisément parce qu’on n’y prend pas garde. Parmi tous les objets qui se présentent, je crois aller de manière spontanée et libre vers tel ou tel objet, alors qu’en réalité, mon désir ou mon mouvement est déjà orienté, qu’il obéit à des logiques, à des structures, qui sont là, à l’état latent, comme des autant de suggestions, de devoirs qui se font passer parfois pour des invitations, et qui organisent déjà l’expérience, anticipant les vies possibles, fortes de promesses de bonheur, distinguant « la bonne vie » des « mauvaises vies », distribuent à l’avance les affects et alignent les préférences.
Par ces relations d’objets, se composent des mondes, dans lesquels nous habitons de manière variable, et qu’en habitant nous confirmons et consolidons. Ce que j’appelle des « styles de vie ». En nous attachant à un style de vie (éventuellement révocable), nous confirmons sa validité et sa valeur (ce pourquoi, même si l’on s’en défend, nos choix sont toujours « exemplaires », ils ont valeur d’exemple – ou, pour le dire en termes plus sociologiques, ils font « société », ils s’adressent aux autres, et mieux encore : ils font quelque chose au social, contribuent à sa fabrication).
À partir de ces styles de vie, ces manières d’habiter un monde, et d’être habité par un monde (ou plusieurs), se constitue un « nous », qui peut être décrit comme un ensemble d’individus qui partagent les mêmes attachements (ce qui leur permet de se reconnaître comme adhérent à un certain style de vie). Ce « nous » comprend soi-même et ces autres qui me ressemblent ou auxquels je ressemble. Il exclut tous les autres qui ne sont pas suffisamment ressemblants – ou qui ne peuvent prétendre à me ressembler, comme le soutiennent les suprématistes blancs et les cultures racistes de manière générale, en raison de leur couleur de peau par exemple. Ce pourquoi on distingue (Sara Ahmed) « the others » de « the other others ». Des « autres » qui sont encore plus « autres » ou radicalement « autres », qui ne peuvent donc être assimilés ou intégrés à un « nous » (pour qu’ils puissent l’être, si cela est permis, il leur faudrait accomplir un travail d’assimilation et d’intégration, c’est-à-dire « devenir nous »).
