L’excès d’attachement (ambivalence de la mélancolie)
Certains attachements sont marqués par le regret ou le remord. On aurait préféré que ça n’arrive jamais. On aurait préféré n’être jamais attaché, que ça ne se soit jamais produit. Notez les complexités temporelles. Quelque part, le regret, toujours rétrospectif, est alimenté par l’accumulation des souffrances endurées qui auraient pu être évitées, la reconnaissance des obstacles, des freins, des murs qui se sont dressés, l’amer constat que des futurs ont été empêchés, que des possibilités ont été annulées, qu’on a « perdu du temps », qu’on aurait peut-être eu mieux à faire que de consacrer une part de sa vie à cet objet.
On en vient à regretter un excès d’attachement. Mais cet excès d’attachement, reconnu rétrospectivement, est pensé comme ayant été là dès le début. Je suis tombé amoureux, par exemple, où j’ai cédé à l’amour qu’on me portait, ou qu’on m’invitait à embrasser, alors qu’il aurait mieux valu que je ne cède pas. Il aurait mieux valu que je ne sois jamais attaché. Autrement dit qu’à l’horizon de l’objet me soient apparus d’emblée les sombres nuages d’une déception possible (et dissuasive). Il aurait fallu ne pas croire aux promesses de bonheur auxquelles on a cru. Mais ces considérations a posteriori ne valent pas grand-chose : la grammaire temporelle du futur antérieur ne se déploie qu’après qu’un évènement se soit produit, ait été vécu. Il faut avoir vécu le temps de la déception, avoir aimé et avoir été déçu, pour être déçu. On ne peut pas stricto sensu avoir été déçu « à l’avance ».
On entend fréquemment l’expression de ces sentiments d’amertume, quand sont convoqués les objets de l’addiction. « J’aurais préféré ne jamais » commencer à fumer, à boire, à prendre de l’héroïne, etc. On aimerait effacer une période de sa vie, revenir à un état antérieur, un état où cet objet n’existait pas à l’horizon de nos attachements. Cela dit quelque chose de crucial de l’attachement, qu’il s’étend sur une certaine durée durant laquelle un objet prend le pas sur tous les autres qu’il relègue alors au second plan.
Un métier peut avoir été vécu comme une vocation, un appel. Vous y étiez attaché avant même de l’exercer. Au terme du travail fourni pour rendre ce rêve réel, les formations, les études, les stages, etc., il arrive parfois, alors qu’on accède au Graal, qu’on entre dans le métier, ou au bout d’un certain temps après qu’on a commencé à l’exercer, qu’il déçoive, que les promesses de bonheur ou d’accomplissement ne soient pas remplies. Un état mélancolique s’installe progressivement. Vous en venez à admettre, difficilement, péniblement, que vous regrettez d’avoir investi autant d’énergie, de temps, et d’argent pour cet objet. La vocation valait plus pour ce qu’elle disait de vous quand vous vous sentiez appelé à la suivre, que pour ce qu’elle était en réalité. Il y a des rêves qui feraient mieux de demeurer des rêves.
Ça peut être pareil en amour, ou bien pour une propriété. On peut se retrouver piégé par et « dans » quelque chose dans lequel on est attaché, un couple, une maison, un style de vie. Et cet objet auquel on est attaché devient un objet d’horreur. Je me souviens de voisins qui s’étaient lancé avec ferveur dans la construction de leur propre maison, et qui, le temps passant, n’avaient plus les moyens de mener les travaux à terme : la force manquait, l’argent, les bâtisseurs s’épuisaient dans cette tâche interminable, qui perdait progressivement son attrait, devenait une source d’ennui, de préoccupation, bref, un « mauvais objet », voire, un objet maudit (« mais pourquoi me suis-je lancé dans ces travaux ? »). Bien souvent, les habitants réunis dans la promesse de bonheur de cette maison, usés par le temps et l’effort, en viennent à perdre leur attachement affectif mutuel. Cet objet dont on partageait la jouissance par avance, finit par décevoir, les uns après les autres, pas toujours de concert d’ailleurs : on se déchire. « Je n’en peux plus de cette maison, elle me sort par les yeux, elle nous épuise. » « Mais tu ne peux pas laisser tomber maintenant, tu ne peux pas abandonner notre rêve ! » Peu de relations résistent à l’effondrement de l’attachement avec lequel elles s’étaient construites. Cette maison pourrait finalement ne jamais être achevée, comme si elle était déjà en train de devenir une ruine, comme si l’objet était en train d’être perdu. Il aurait mieux valu qu’elle s’effondre. Je me souviens d’un homme qui avait consacré dix ans de sa vie à construire sa maison lui-même, qui, comme il le disait, avait tout perdu durant ce temps, mais persistait à l’habiter, se sentait incapable de l’abandonner, malgré l’ambivalence terrible des affects qui l’attachaient à cette maudite maison qu’il avait tant aimée. Sa compagne l’avait quitté, en avait eu assez, Il demeurait là, seul, plongé dans une dépression mélancolique, comme condamné à rendre hommage à tout ce qu’il avait accompli pour bâtir cette maison, attaché par devoir, comme il arrive souvent, dévoré par les ambivalences. Il restait avec cette maison sous les bras, sans savoir qu’en faire, tout aussi abandonné qu’elle, lié à elle par un destin commun.
