L'enfant nous attache au futur

L’enfant est cet objet qui nous attache au futur. Il est celui d’où émerge, dès son arrivée, un horizon et qui oblige, dans une certaine mesure, pas toujours, mais qui oblige la plupart des parents non seulement à s’aligner sur des scripts de bonne vie, de la bonne santé, de la bonne éducation, mais qui permet aussi de projeter une sorte de satisfaction dans le futur, en espérant la « réussite » de l’enfant. Attendre d’un enfant qu’il réussisse (dès maintenant, ou une fois adulte), c’est d’ores et déjà l’orienter sur les voies réputées favoriser la réussite, et dans le même temps le dissuader d’emprunter les chemins buissonniers de l’échec. Il y a des parents qui, au contraire, souhaitent que leur enfant échoue, et ont décrété qu’il échouera quoi qu’il fasse – l’enfant est « bon.ne à rien ». Et enfin, et c’est heureux, des parents qui savent faire taire leurs propres attentes, quand ils en ont eu, et se contentent d’accompagner l’enfant sur les chemins qu’il emprunte en s’efforçant de le soutenir autant qu’il est possible.

Cet enfant qui nous oblige les parents à se projeter dans le futur, c’est-à-dire qui oblitère à son arrivée un certain nombre de possibles, n’est pas sans susciter des sentiments ambivalents – dont on s’efforce de se défendre. On entend souvent proclamer la priorité de l’enfant sur tous les autres objets d’attachement. Comme si c’était un devoir de le proclamer. Plus on se sent tenu de déclarer haut et fort son amour inconditionné pour l’enfant, plus le caractère inconditionné de cet attachement devient suspect.

À l’horizon de la catastrophe climatique (et des autres catastrophes qui s’annoncent, la montée du fascisme, les guerres hantées par les arsenaux nucléaires disponibles, etc.), l’ambivalence de l’enfant se manifeste de manière plus vive, et même, on l’entend de plus en plus souvent, en amont de son arrivée possible dans le monde. Comme si l’enfant, ou plutôt « avoir un enfant », devenait une question morale – pas seulement « personnelle ». Je peux choisir à titre personnel de ne pas avoir d’enfant, ce qui ne va pas sans soulever des réactions problématiques d’ailleurs, comme je l’ai rappelé dans ce texte : https://outsiderland.com/danahilliot/être-sans-enfant/



Mais dans la perspective de la catastrophe, et plus précisément de cette catastrophe dont les enfants déjà là, et les enfants à venir vont sans nul doute hériter, avoir un enfant pose une véritable question morale – si tant est qu’on soit assez informé, ou assez lucide sur l’état du monde, pour considérer que le futur ne s’annonce pas sous de meilleurs auspices pour les générations futures.

En vérité, nous fabriquons avec zèle un monde qui devient chaque jour de plus en plus inhabitable, et nous en laissons le fardeau aux générations qui nous succéderont (certaines sont déjà de ce monde, ce sont nos enfants, et d’autres ont déjà péri, notamment dans les zones de sacrifice de l’extraction globale).

Si l’on accordait réellement la priorité aux enfants, comme on le proclame partout, alors, logiquement, nous devrions nous empresser de sacrifier une part drastique de notre style de vie, notamment celle des classes aisées des pays développés, et de militer pour la décroissance et la sortie urgente du capitalisme extractiviste. Il faut bien admettre que l’attachement à l’enfant ne va pas jusque là. Ce devoir qui devrait, si l’on était mû par des motifs rationnels, nous incomber quand nous pensons aux générations futures, n’est absolument pas suivi d’effet. Tout se passe comme si, ou bien on ne croyait finalement pas aux mauvais augures du futur, ou bien on imaginait pouvoir passer entre les gouttes de la catastrophe, et sécuriser l’avenir de ses propres enfants – et tant pis pour tous les autres.

Mesurer la charge qui pèse sur les générations futures à cause de nous, les générations précédentes, entraîne forcément une culpabilité (plus ou moins vive), fondée sur une responsabilité très inégalement distribuée. Mais cette culpabilité éventuelle ne suffit pas à nous inciter à changer notre mode de vie. On ne le fait pas, en grande partie, parce qu’il faudrait la faire collectivement, et qu’il n’y aurait pas de sens à la faire seulement individuellement. Individuellement, ça n’y changerait rien. À l’échelle d’un seul État, ça n’y changerait rien. Et si, en matière d’action politique les petits ruisseaux faisaient les grandes rivières, cela se saurait depuis le temps. Il faudrait, dit-on non sans pertinence, que les populations les plus riches, celles qui consomment et qui produisent le plus, fassent les efforts les plus drastiques. Ce qui n’arrivera pas de sitôt. En réalité, les plus riches sont déjà en train de préparer la suite, c’est-à-dire travaillent aux moyens de sauver leur peau, fut-ce au détriment de tous les autres. C’est ce qu’elles font depuis fort longtemps, probablement en réalité depuis des siècles. Que les classes moyennes et les classes relativement aisées, nourrissent la même espérance, sauver leur peau et celle de leurs proches, à commencer par leurs propres enfants, c’est ce qui explique, je crois, que le devoir de responsabilité envers les générations futures n’ait guère de chance de produire un effet notable sur les politiques climatiques présentes et à venir. On balaie facilement le souci du destin des générations futures, considérées dans leur globalité comme un système moral. On pense d’abord à soi, là, maintenant, pour le temps qui reste à vivre, et, éventuellement, à son propre enfant, en s’efforçant de favoriser sa réussite, en espérant qu’il s’en tire. Autrement dit, la question des générations futures est entièrement dépolitisée, mouvement tout à fait classique dans la pensée néolibérale sous le ciel de laquelle s’avance inexorablement la catastrophe climatique.

Je refuse de perdre ce à quoi je suis attaché (le style de vie dont G.W. Bush décrétait qu’il n’était pas négociable) quand bien même les effets délétères de cet attachement menace l’objet auquel je proclame être attaché en priorité : l’enfant. Je suis toujours étonné de lire sous la plume des experts qu’une quantité innombrable de produits hautement toxiques sont déversés chaque jour dans notre environnement, et qu’ils intoxiquent d’une manière ou d’une autre particulièrement les enfants, sans que cela suscite une révolte collective de grande ampleur. Nous sacrifions tout bonnement les générations futures au nom de notre bien-être (relatif) présent – quand les nationalistes de tout poil (à droite comme à gauche) prétendent défendre les enfants à venir, ou agir en leur nom, on serait bien naïf de les croire. Il s’agit juste de susciter quelques émotions dans l’électorat, à défaut d’emporter l’adhésion par d’autres moyens, comme ces parents, inquiets des reproches qu’on pourrait leur faire, qui proclament leur amour inconditionnel pour leur progéniture.



On lira à ce sujet le texte de Stephen Gardiner, recueilli dans le volume Climate Ethics. Essential Readings, Oxford University Press, USA, 2010, dont j’ai traduit un extrait ici :

https://outsiderland.com/danahilliot/la-responsabilite-inter-generationnelle-avec-stephen-gardiner/

This article was updated on mars 3, 2026