Le suicide comme épreuve ultime de l'attachement
Le suicide est l’expérience, ou la situation limite susceptible de mettre à l’épreuve une certaine théorie de l’attachement universel, laquelle postule qu’il existe un besoin inhérent à l’espèce humaine de s’attacher (à quelque chose) pour survivre. Le candidat au suicide envisage la perte de tout objet (quand il met fin à ses jours, il acte cette perte, la réalise).
Pour le dissuader de mener à bien son projet, on se trouve irrésistiblement amené à lui rappeler des objets auxquels il est censé être attaché, ou bien évoquer l’attachement qu’il suscite encore auprès des autres, le cas échéant. Le candidat s’oppose en général à ces tentatives de dissuasion en diminuant l’importance, la valeur ou l’intensité de l’attachement qu’il porte ou qu’on lui porte. De manière symptomatique, nous savons qu’il ne suffit pas de rappeler à la personne qui pense au suicide la valeur de la vie « elle-même » – le simple fait de persister dans l’être, de continuer à respirer, à sentir, à penser, etc. Ce serait prétendre que la vie soit un objet suffisamment attachant pour qu’on ne puisse envisager de s’en détacher. Il se peut que le candidat au suicide souffre d’une maladie qui lui rende la vie insupportable – persister dans l’existence pourrait être pire que la cessation de l’existence. Il peut aussi arguer que la vie n’a plus aucun sens, pour autant qu’elle en ait eu précédemment, ou bien qu’elle ne vaille plus la peine d’être vécue. La vie elle-même, le seul fait de vivre, quoiqu’on entende par là, ne suffit pas.
Il nous faut la médiation d’objets pour être attaché à la vie (ou à l’existence). L’énergie vitale repose sur l’attachement à des objets. Une personne un chien, un chat, une maison, parfois même une idée, une « cause ». Persister dans l’être suppose qu’existe une ébauche de socialisation a minima, c’est-à-dire qu’il y ait de l’autre. Un autre pour lequel on éprouve une forme de responsabilité, même rudimentaire, parce qu’on se sent engagé auprès de lui, ou qu’il s’engage auprès de nous. Un objet duquel on se sent tenu de prendre soin. Nous ne tenons pas tant à la vie qu’à ce qu’elle nous propose.
Quand on se trouve dans une situation dramatique où nous sommes sur le point de perdre la vie, ou menacé de la perdre, nous pensons à des objets chers, ces objets que nous sommes sur le point de perdre. Comme si nous projetions dans ce moment où tout menace d’être perdu des objets qui nous dissuaderaient d’abandonner la lutte pour la survie. Une partie de nous voudrait simplement se laisser aller à la mort, mais une autre partie conjure ce renoncement en invoquant des objets chers. Survivre devient parfois un devoir. Je dois tenir le coup pour les autres, pour quelques autres, parce qu’ils comptent pour moi, parce qu’ils comptent sur moi.
Se donner la mort ou abandonner la lutte pour la vie signifie reléguer tous les objets dans le néant en tant qu’objets de désir, en tant qu’objets qui permettent de tenir à la vie, de rester en vie. La dépression peut ressembler de ce point de vue au renoncement à tout objet. Le déprimé se plaint de n’avoir plus aucun désir pour rien. Le monde autour ne présente plus d’intérêt suffisant pour qu’on fasse l’effort de s’y articuler, de nouer des relations. Il revendique, pour un temps seulement peut-être, de se contenter d’une vie minimale, dans laquelle les relations d’objets sont réduites à ressembler à des fonctions vitales de base. Certains « épisodes dépressifs », toutefois, ne sont justement que des épisodes, nécessaires à la croissance pour parler comme les kleiniens, et ne sont pas sans objet – il s’agit alors d’une intériorisation radicale de la vie, au détriment des relations d’objets « extérieurs » (Mélanie Klein parlait de l’oscillation, non pathologique, entre la position schizo-paranoïde et la position dépressive).
[Archive personnelle]Quand j’ai subi cet accident en montagne, à l’issue duquel j’ai failli perdre la vie, alors même que j’étais coincé dans la glace, en train de mourir de froid, en attendant les secours, je m’étonnais de ma volonté de survivre, des efforts que je faisais pour survivre. Il avait fallu remonter sur la crête afin de téléphoner aux secours, s’obliger à s’agiter pour se réchauffer, pour empêcher les doigts, les oreilles et le nez de geler. Cette lutte contre la mort qui menaçait dura plus de trois heures et elle m’étonna d’autant plus qu’à cette époque, je me trouvais en grande détresse morale et il ne se passait une journée sans que j’envisage sérieusement de mettre fin à mes jours. Or, j’avais ici l’occasion inespérée de me laisser aller et de mourir sans éprouver de souffrance intolérable (même si, je peux le certifier aujourd’hui, mourir de froid n’est pas indolore du tout). Je ne l’ai pas fait. Je rassemblais les objets auxquels je tenais. Une amie avec laquelle la relation commençait à se construire. Des proches que j’avais plus ou moins négligés. J’essayais de me trouver des raisons de persister dans l’être, des objets d’attachement, et ma foi, sans trop de peine, j’en trouvais.]
