Le Militant Mélancolique

Le militant mélancolique persiste à adhérer au programme auquel il s’est attaché (un jour) en dépit des indices qui invitent à désespérer de sa réalisation dans le futur, ou le condamne à demeurer dans le domaine de l’utopie. Le rêve de l’unification d’une classe ouvrière internationale, d’une convergence des luttes, que la persistance de l’oppression et de l’exploitation et l’accumulation des injustices et de l’exaspération, finiront irrésistiblement, pense-t-il, par produire, ce rêve est sans cesse projeté ou repoussé à l’horizon. Sa réalisation est toujours reportée. Ce « plus tard » est souvent un « trop tard », pour les générations qui se succèdent et n’auront jamais eu d’autres perspectives, leur vie durant, que la misère, et la perpétuation de la violence.

Malgré tout, le militant s’attache à ce rêve.

C’est autour de ce rêve qu’il articule sa vie présente, qu’il oriente ses actions et ses discours. Il fait ce qu’il peut pour en favoriser la concrétisation dans le réel. Il faudrait relire le dernier Marx sous cet angle, l’angle du militant mélancolique. Tout se passe comme si l’objet, la classe ouvrière internationale, résistait au processus rationnel, parce qu’elle ne serait pas encore devenue suffisamment rationnelle, ou n’avait pas encore souffert suffisamment. Que son seuil de tolérance à l’injustice n’avait pas encore été dépassé (il l’a été, dit le militant, par le passé, lors de révoltes ou de révolutions aux destins certes malheureux : on en déduit donc que la révolution est encore possible dans l’avenir).

Alors que tout se conjugue pour la porter à la révolte, elle semble accepter son sort, se résigner. En réalité, la plupart des pauvres survivent, mais survivent en bricolant, en inventant des techniques, voire des technologies, aux marges du capitalisme. Ils récupèrent ce qu’ils peuvent tirer de l’État, s’infiltrent dans les interstices laissés par le pouvoir, sous les ponts, dans les terrains vagues, les espaces à l’abandon, les ruines du capitalisme. Ainsi, la part la plus pauvre de la population mondiale recycle les déchets, sans avoir attendu que les écologistes européens les y incitent, et pas seulement les déchets matériels, mais aussi et surtout les déchets « idéologiques », ou plutôt les rejets ou les résidus sentimentaux, politiques, théoriques et économiques du capitalisme global.

Les libéraux, en déplaçant la rationalité de la révolte contre l’exploitation vers la défense de l’intérêt individuel, semblent avoir eu raison. Ce déplacement semble accepté par la plus grande partie de la population – bien qu’en réalité, lesdites populations n’aient guère eu d’autre choix que d’y souscrire.

En réalité, les deux partis, tant les révolutionnaires que les libéraux, ont tort : qu’ils invoquent le sentiment spontané de justice sociale, du souci de l’autre, à gauche, ou qu’ils assignent le peuple à la défense de leur intérêt individuel à droite, tous deux négligent ou diminuent la part des affects et des attachements dans l’existence politique. On ne se nourrit pas seulement de revenus, mais aussi d’amour. Ils ne prennent pas suffisamment au sérieux la raison à l’œuvre dans les affects eux-mêmes. Ou bien encore, ils idolâtrent la raison et la considèrent d’une manière donc trop abstraite.

Ce qui compte en dernier ressort, ce qui nous pousse à agir, c’est la conviction. Or, pour être convaincu, la raison pure ne suffit pas. Les motivations affectives, les attachements, ne sont pas si irrationnels qu’on l’imagine. Là n’est pas la question. L’existence humaine ne se limite pas à l’esprit rationnel, mais ce sont aussi des corps vivants, blessés, désirants, cabossés, des histoires de l’amour, de l’espoir et du désespoir qui nous meuvent.

Le militant mélancolique s’accroche à l’objet déjà perdu, qu’il conserve malgré tout dans l’espoir qu’il finira par advenir. Il se réfère à l’histoire et à l’actualité, extrait de ses archives des épisodes encourageants, toujours les mêmes, des motifs d’espoir. Mais ces motifs-là n’ont pas été, jusqu’ici, suffisants pour renverser le capitalisme, ou dissuader la tentation fasciste, et, il se pourrait bien qu’ils n’aient jamais été aussi faibles qu’à l’heure où j’écris ces lignes (en 2026). Le militant est mélancolique dans la mesure où il ne veut pas, ne peut pas, faire le deuil de l’objet sur lequel repose son espoir, ou pour le dire autrement, il ne veut pas s’avouer vaincu.

Il est mélancolique sans éprouver pour autant la tristesse qu’on attache généralement à la mélancolie. Alors que le pessimiste, qui ne croit pas, par exemple, à l’avènement d’une révolution mondiale ou d’une classe ouvrière internationale, se sent triste : il n’est pas mélancolique mais désespéré, et sait qu’il devra continuer à vivre, s’il en a la force, dans un futur qui ne porte aucune espérance. Il a perdu l’objet auquel peut-être, naguère, dans sa jeunesse, il était attaché, celui de l’avènement d’un monde en paix et plus juste : désormais, l’horizon lui paraît vide.

Un attachement, même à une idée, peut s’avérer vital. On parle d’attachement viscéral. Être viscéralement attaché à l’idée de justice depuis tout petit. Viscéral renvoie au ventre, aux viscères, à une crispation dans les intestins, une douleur vive, « excessive ». Dire d’un attachement qu’il est viscéral souligne sa profondeur. Il n’est pas superficiel. Il n’est pas juste quelque chose qui effleure la peau. Il est organique. C’est la raison pour laquelle il est très difficile de s’en défaire. L’idée à laquelle on est attaché viscéralement ne peut pas être délogée, portée en dehors de soi, tant elle est là, logée au cœur de nos intestins, de nos organes. Il faudrait procéder à une ablation, ou bien un lavage de cerveau, ou une lobotomie (ou prendre un médicament psychotrope : je songe ici évidemment aux pensées « excessives » dont les psychotiques ne parviennent pas à se défaire, que les psychiatres espèrent arracher à l’aide de médicaments, à défaut d’être autorisés aujourd’hui à pratiquer la lobotomie).

This article was updated on mars 14, 2026