Le détachement comme meurtre

Le détachement peut prendre des voies différentes. Il est rare qu’il aboutisse à une indifférence totale envers la relation passée. On pense de moins en moins à l’objet qu’on a aimé. Il n’occupe plus cette position de point d’orientation qu’il occupait naguère, quand on était incapable d’imaginer le futur sans lui.

Ce processus est un processus de deuil qui peut durer un certain temps. Il réussit d’une certaine manière quand l’objet n’occupe plus à l’horizon une place particulière. Il n’est pas tout à fait comme tous ces objets que nous croisons, mais il devient quelque chose avec lequel on peut évoluer confortablement, sans troubles particuliers. Il reste peut-être une forme de complicité, de souvenir des moments passés, une forme de nostalgie, peut-être une sorte d’impulsion vers l’objet. Quand on se croise, des habitudes reviennent spontanément, certains mots, de la tendresse peut-être. Mais ce n’est plus pareil. On ne s’engage plus dans la relation. On peut souhaiter en conserver quelque chose, mais sans aller jusqu’à la sécuriser comme quand la relation était « tenue » par des liens de proximité.

Évidemment, le détachement peut prendre une allure beaucoup plus dramatique, bien moins paisible. On peut, pour se détacher d’un objet, considérer qu’on doit apprendre à le haïr, à le détester, et même, dans certains cas extrêmes, envisager de le détruire. Le meurtre de l’objet qu’on aimait, ou qu’on prétendait aimer, est une issue terrifiante. Il semble qu’il n’y ait pour le meurtrier d’autre option que la destruction de l’objet. Le meurtrier ne saurait se contenter d’une perte affective, il faut que la perte soit matérielle, réelle, physique, que l’objet disparaisse du monde, non pas symboliquement, mais réellement : le détachement s’opère au prix de l’annihilation de l’objet.

Il y a là une incapacité pathologique à tolérer la douleur, la souffrance et à faire le deuil. Le meurtre de la personne qu’on prétendait aimer relève d’une mélancolie maladive et de la psychopathie, c’est-à-dire de l’incapacité à contenir ses émotions, à les intérioriser, à les transformer – ce qui s’opère en les souffrant précisément, en les éprouvant.

On associe spontanément le détachement avec la violence, comme si, pour se détacher d’une relation, la haine, la colère, « la crise », constituaient des étapes nécessaires. Qu’il fallait en « passer par là » pour accéder à cet état d’indifférence envers l’objet aimé naguère. Un état qui consisterait à effacer d’un coup d’un seul tous les affects, les archives affectives de la relation passée. On entend cela chez certains psychothérapeutes, au nom de la nécessité à « aller de l’avant », formule que je rapproche des refus de la repentance qu’on entend chez ceux qui refusent le « devoir de mémoire ». Si « aller de l’avant », et « mettre fin au deuil », faire preuve de résilience, équivaut à faire table rase du passé, il me semble qu’il y a là effectivement une forme de violence, de meurtre symbolique, qui ne rend guère honneur à la relation passée. Certes, une relation peut être devenue un enfer, et la répudier autant que possible peut s’avérer vital pour y survivre. Mais toutes les séparations ne méritent pas ce traitement radical. Un détachement peut être partiel, relatif, respectueux de ce qui a eu lieu dans le passé, et constituer une source d’enseignement sur soi-même, ce que l’on a été quand on se trouvait attaché, et ce que l’on est devenu.

This article was updated on mars 19, 2026