L’attachement comme institution
L’attachement peut devenir une habitude. Passé le premier élan qui inaugure l’attachement, dont l’intensité peut s’étaler sur une durée plus moins longue, des routines s’installent, des situations se répètent, et l’intensité diminue. L’élan initial devient une référence à laquelle s’arrime l’attachement présent – référence est à entendre ici comme un évènement déterminant, mais bel et bien passé, un élément crucial des archives de l’attachement – mais déjà archivé.
Faire durer la relation d’attachement, la cultiver, est comme un hommage rendu à ce vécu initial (quand on est tombé amoureux/se, par exemple) : la relation présente dérive de ce « tomber amoureux » des commencements. Faire durer la relation, en dépit du fait que le temps qui passe nous éloigne fatalement de ce moment initial, confirme et consolide le narratif amoureux classique. Cette continuation est probablement fondamentale pour la continuité de l’être lui-même.
[Je pense ici à une remarque de Sarah Ahmed, Willful Thinking, page 146, commentant un passage de l’Encyclopédie des sciences philosophiques (volume III) de Hegel :
« Hegel suggère que les êtres humains « se tiennent debout » par un acte de volonté qui s’est transformé en habitude : « Le fait qu’un être humain se tienne debout est devenu une habitude grâce à sa propre volonté ». Une habitude est donc une « continuation » de la volonté : « C’est une volonté continue que je me tienne debout, mais je n’ai plus besoin de vouloir me tenir debout en tant que tel ». Une habitude est la continuation de la volonté de ce qui n’a plus besoin d’être voulu. »]
Une habitude est la continuation d’un vouloir. C’est un vouloir continu qui me tient attaché, mais je n’ai plus tellement besoin de vouloir être attaché en tant que tel. L’habitude est la continuation d’un vouloir qui n’a plus besoin d’être voulu. En quelque sorte, l’impulsion initiale n’est plus nécessaire : s’y sont substitués des routines, des habitudes, des situations répétées, lesquels réalisent la continuation de l’attachement.
Le couple peut devenir une « institution », et même être ressenti/vécu comme une institution. L’institution tend, par essence, à se perpétuer elle-même. Elle se veut un îlot de stabilité dans le chaos des relations sociales, une référence inamovible dans laquelle s’incarne l’État : il n’y a pas d’État réel sans institution pour l’incarner. Les institutions sont le corps de l’État, qui, sans elles, ne serait qu’une abstraction.
Quand on attaque une institution, quand on refuse ses règles ou qu’on en dénonce la justice, il y a fort à parier que le premier réflexe de l’institution, quels que soient ses membres, sera de se raidir, de se crisper et de se défendre contre cette menace. Une relation qui « s’institutionnalise » peut donc se défendre de manière brutale. Ce qui est menacé ici, c’est le projet même de l’institution : en l’attaquant ou en la critiquant, on remet en cause le fait qu’elle aille de soi, que son existence soit tenue pour acquise. Une relation d’attachement s’institutionnalise quand elle va de soi, qu’on ne prend plus la peine de l’examiner, de l’étudier, de la penser, d’en parler. Comme si sa raison d’être avait déjà été pensée une bonne fois pour toutes par le passé (par exemple au moment de l’évènement initial qui l’inaugurait).
Une institution, même si elle a été créée sous les auspices de la révolution, même si elle visait à l’émancipation, à accroître la liberté, ne manque pas, une fois installée dans la durée, de voir la signification originelle qui l’avait portée à l’existence s’abîmer dans la routine bureaucratique. Elle devient comme un cadre à l’intérieur duquel on doit vivre, penser, se développer. Une toile de fond, un arrière-plan. L’État se manifeste au travers d’institutions auxquelles on ne demande jamais d’adhérer, sauf quand on dévie, quand on s’y oppose. L’adhésion va de soi, sauf quand elle devient problématique. Alors seulement il est requis de proclamer explicitement son attachement à l’institution.
L’institution nous précède. Elle précède ceux qui viendront après. Elle est toujours déjà là. Quelle que soit l’impulsion initiale qui a présidé à sa création, elle fournit le cadre de l’existence pour ceux qui viennent après, ou de cette partie de l’existence concernée par l’institution, elle se substitue à leur vouloir. Les citoyens n’ont pas à faire l’effort de penser cet aspect-là de leur existence dans la mesure où l’institution l’a déjà pensé pour eux. L’institution a déjà ouvert et fermé des voies, débroussaillé et obstrué des chemins. Elle a établi des plans de circulation, érigé des murs. Elle a mis en place un système de portes, de fenêtres, de routes, des routines. Toute infrastructure est en soi une institution. Elle instaure des habitudes. L’autoroute, inaugurée avec grand fracas entre telle ville et telle ville, devient rapidement, au fur et à mesure qu’on s’y engage, qu’on l’utilise chaque jour, une habitude. Elle n’est plus là pour être pensée, elle est là pour être utilisée, elle doit désormais être tenue pour acquise, elle va de soi. Remettre en question l’autoroute, cela peut se faire avant qu’elle n’existe, quand elle est encore à l’état de projet. Une fois l’autoroute créée, on fait avec. Elle s’intègre au paysage. On s’organise avec elle, en fonction d’elle. Elle devient une habitude, un élément du paysage.
Le paysage, de ce point de vue-là, est toujours quelque chose qui est déjà là. D’une certaine manière, il peut fonctionner comme une habitude et une institution, ce que nous voyons tous les jours, en ouvrant la fenêtre, en allant de tel à tel endroit. Là encore, l’attachement au paysage, l’attachement aux routes, aux infrastructures, se perpétue en l’absence de volonté. C’est un attachement d’usage, pour ainsi dire, un attachement par habitude. Il ne se révèle comme attachement qu’à l’occasion d’une crise, d’une interruption des routines : si, par exemple, une « déviation » vient bouleverser l’habitude ou l’usage. Une forêt qu’on coupe, un glissement de terrain, une inondation, une avalanche. Quelque chose vient modifier le paysage.
De même, quelque chose vient interrompre les routines du couple : l’équivalent d’un glissement de terrain (on n’aurait pu se méfier de cette zone instable, prévenir l’accident, mais, par habitude, on n’y pensait pas vraiment, ou, si cette pensée traversait l’esprit, on la balayait aussitôt, comme une « mauvaise pensée »). Si le couple est devenu une institution, si c’est en devenant une institution qu’il s’est continué jusqu’ici, c’est-à-dire un état « normal », tenu pour acquis, comme une « seconde nature », un arrière-plan ou une toile de fond, il est probable que cet évènement, cette interruption, puisse susciter des motions de défense féroces, brutales. S’en prendre au couple « institué », c’est mettre en danger beaucoup plus que les sentiments d’attachement, mais ce qu’on pourrait appeler un « style de vie », un système de valeurs.
[Dans le Cantal, sur les hauts plateaux, ce qu’on appelle les estives, où vont paître les troupeaux, le paysage est en train de changer. Ces grandes prairies d’altitude ont été en grande partie dessinées par les activités pastorales, par les vaches et les êtres humains qui s’en occupent. À la place des grandes étendues herbeuses apparaissent désormais des zones colorées d’un jaune brillant à la belle saison : les genets grignotent l’espace au fur et à mesure que la taille des troupeaux diminue (l’élevage est en crise depuis bien longtemps). La forêt regagne aussi du terrain. Le paysage change. De manière tout compte fait étonnante, vous entendez certains riverains, certains autochtones ou même certains touristes se plaindre de ce changement. Ils déclarent alors leur attachement à l’activité d’élevage. Ils réclament qu’on conserve l’élevage, qu’on finance sa survie. Le paysage est menacé parce que l’élevage est menacé. Mais quand on regarde les photographies qui datent d’un demi-siècle, on se rend compte que les paysages étaient déjà à cette époque, pas si lointaine, très différents. On voyait là-haut plutôt des brebis que des vaches. Les brebis fabriquent un autre paysage que les vaches.
On s’habitue à tout. Sur certaines pentes de montagne, on s’habitue à voir des remontées mécaniques, des canons à neige, toute une infrastructure artificielle qui permet aux sports d’hiver de se développer, mais avec l’enneigement qui diminue, les stations ferment. Et dès lors, ces infrastructures métalliques demeurent là comme des ruines, on ne sait qu’en faire, on voudrait les enlever, cela coûte cher. Certains, attachés aux sports d’hiver, espèrent prolonger l’existence des stations en recourant de manière massive à l’enneigement artificiel, à la technologie, en dépit des mauvaises nouvelles diffusées par les climatologues.]
