La lutte contre la déception

Ce qui m’intéresse ici, c’est de saisir le moment où l’on commence à prendre conscience que l’objet pourrait décevoir, et que, bien souvent, il est précisément en train de décevoir (ce pourquoi émerge l’idée d’une déception possible).

L’objet qu’on a aimé pour ainsi dire (plus ou moins) « librement », devient comme une « obligation » affective. Ce moment-là est dramatique parce qu’il se traduit d’abord sous la forme d’une lutte. Une lutte contre la déception, c’est-à-dire une lutte contre la possibilité d’être déçu. On s’efforce de sauver l’objet. On lui trouve des excuses, on le pardonne. On essaie de nier sa dégradation, ou du moins de la diminuer, de l’attendrir. Ce travail est un travail émotionnel, un travail sur nos propres émotions, parce que l’objet, tout bien considéré, ne se montre que rarement sensible aux efforts qu’on accomplit pour le sauver.

Les travailleurs qui prennent conscience de la dégradation du travail dans une entreprise, plutôt que de quitter la place, espèrent qu’on pourra sauver quelque chose en militant pour le réaménagement des conditions de travail par exemple, ou une augmentation de salaire : ainsi, peut-être, sera-t-il possible de rendre ce travail qui ne ressemble plus à celui qu’on avait aimé naguère de nouveau plus supportable. Dans un couple, on pourrait, dans le cadre d'une thérapie de couple, imaginer de partir en vacances dans l'espoir de restaurer, sous de nouveaux cieux, ce qui est en train d’être perdu ici-bas.

Néanmoins, une forme de mélancolie s’est déjà installée dans la mesure où l’on a déjà envisagé de perdre l’objet. Parce qu’au fond, cet objet a changé, ou qu’on a changé soi-même (et souvent les deux à la fois). L’expérience s’est déjà dégradée. Mais il est difficile de reléguer la mélancolie à l’arrière-plan une fois qu’elle est apparue. Envisager la perte d’un objet, une démission, une séparation, éveille l’imaginaire d’un autre avenir possible. Un processus s’engage, contre lequel on s’efforce de lutter, parce qu’il promet de bouleverser la vie quotidienne dans des proportions redoutables, qui semble irréversible.

Il faut admettre que ce n’est pas juste quelque chose qui se passe du côté de l’objet. Le sujet attaché à l’objet résiste à la perspective de la perte dans la mesure où il a beaucoup investi au départ, en pensant avoir choisi librement de s’attacher à l’objet.

C’est flagrant dans les professions qu’on exerce par vocation. L’activité dans le travail s’est dégradée. On peut avoir aimé ce travail. Au fil du temps, les choses se sont gâtées. Des collègues ont été licenciés. Le poste qu’on occupe hérite des charges dont se chargeaient les autres. Les tâches s’accumulent de manière absurde. Les règles, et parfois même les objectifs, changent sans qu’on ait le temps de les assimiler. Le travail a changé de nature. La vocation qui nous avait au départ motivé à choisir ce travail est trahie par ce qui doit être fait maintenant, et qui déroge de manière de plus en plus dramatique aux idéaux qu’on s’était forgés. Autrement dit, l’affection, l’amour, l’intérêt qu’on portait à ce travail se sont dégradés au fur et à mesure que l’objet se dégradait.

Abandonner cet emploi ou cette activité n’est pas si simple. Il faudrait accepter l’idée que l’objet est en train d’être perdu, cet objet même qu’on a aimé, qu’on a choisi, pour lequel on s’est formé, sur lequel on a investi, affectivement, intellectuellement, physiquement, et économiquement. Au nom de la vocation qui nous avait animée, du travail qu’il a fallu accomplir pour réaliser ce « rêve de travail », on peut comprendre qu’il ne soit pas simple d’y renoncer, quand bien même sa détérioration menace notre santé. Renoncer serait trahir une part de soi-même, "ce dont j’ai rêvé depuis tout petit" : alors on persiste dans l’effort, au nom de l’énergie qu’on a déjà dépensée, on s’accroche, on endure la douleur, voire on la refoule, on la clive, on la nie. On supporte tant et plus, jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus. Et un matin, on est incapable se lever, le corps, exténué, ne vous porte plus, la volonté vous fait défaut, on craque. Le burn-out n’est pas une fatalité – de nombreuses personnes, la majorité sans doute, démissionne avant de craquer. Comme si un instinct de conservation, une lucidité plus aiguisée concernant leur propre tolérance à la souffrance, les informait à temps d’un effondrement possible. Peut-être ne sont-elles pas aussi perméables que d’autres aux injonctions de l’éthique du travail (laquelle vante le travailleur qui ne prend jamais de congé, figure héroïque et ô combien méritante, que les coups de fatigue n’arrêtent pas, que la force physique et la volonté, l’endurance et la loyauté, protègent des reproches de fainéantise qui ne manquent pas de tomber sur celles et ceux qui « ne préfèrent pas » – who prefer not to, comme dit Bartleby. Cet héroïsme se paye parfois d’un effondrement dramatique. J’en ai récupéré un certain nombre, hanté.es par la valeur travail, qui arrivaient dans mon cabinet en lambeaux.)

On se rend compte au bout d’un moment que l’objet auquel on était s’était attaché ne remplit pas son contrat, c’est-à-dire que les promesses de bonheur qu’il contenait ne seront probablement jamais tenues. Il ne nous rend pas aussi heureux qu’on l’imaginait. Pensez à cet objet que vous avez payé très cher et qui s’avère, à l’usage, une fois qu’il a quitté les oripeaux de la marchandise, pas vraiment satisfaisant, voire inconfortable et embarrassant. On prend conscience, au fil du temps, que les promesses contenues dans l’objet auquel on s’est attaché (le travail, la marchandise, l’amour, le parti, etc.), sont vouées à être à un moment ou à un autre déçues. On pourrait, et c’est même, dit-on, le secret d’un couple qui dure, réviser, ou modifier la relation, transformer les attentes, les actualiser, de manière à rendre la relation à nouveau confortable, ou supportable, et même y trouver une satisfaction nouvelle : cela arrive, mais cette entreprise de renouvellement ne suppose-t-elle pas, à bien y penser, qu’on ait su faire le deuil de l’attachement originel, qu’on ait été lucide sur le caractère anachronique des motifs qui nous animaient naguère et qui ne valent plus guère aujourd’hui. On parle de "réinventer" le couple, de "redynamiser" le travail, se fixer de "nouveaux" objectifs, etc.

L’objet est décevant, dans la mesure où nous sommes déçus. Et le fait que nous soyons déçus n’est pas pour rien dans le fait que l’objet soit décevant.

La situation peut devenir catastrophique quand on s’obstine à refuser d’admettre l’historicité de la relation, laquelle est soumise aux aléas du passage du temps, s’use sous les effets conjugués de l’évolution des attentes des partenaires et des changements de l’environnement. Le malheur qu’apporte cette relation dépasse le bonheur qu’elle promettait. Ce refus peut tourner à la catastrophe dans la mesure où l’obstination à conserver l’attachement « tel qu’il était » dans le passé implique un déni de ce qu’il est devenu présentement.

Un détachement violent peut conclure cette obstination de l’attachement en dépit de tout. Un objet qu’on n’a pas su « décevoir » devient comme un gouffre dans lequel on s’abime. Il aurait fallu apprendre à être déçu, à décevoir, apprendre à abandonner. Un objet qu’on n’a pas su laisser partir. On n’a pas su le laisser partir à temps, à grand renfort de négations, de refoulement, de déni, de clivage et, désormais, on est piégé. L’effondrement survient, d’autant plus brutal qu’on s’est acharné à sécuriser l’attachement « contre l’objet » (et « contre soi », en demeurant sourd et aveugle à la déception qui nous affectait, n’en tirant aucune conséquence).

C’est au moment où l’on pressent que l’objet va peut-être me décevoir, qu’il est en train de me décevoir, et que je suis en train de me détacher de cet objet, qu’il faudrait au contraire en parler, le socialiser d’une manière ou d’une autre (en parler avec des ami.es, des collègues, des proches, ou un psy). La personne qui va jusqu’au burn-out, retarde le moment de le faire. Elle garde en quelque sorte par-devers elle la souffrance qu’elle endure, fait comme s’il était possible de faire durer cette relation, aussi toxique soit-elle, encore un peu, en élevant son seuil de tolérance à l’inconfort et à la souffrance.

This article was updated on mars 8, 2026