Introduction

1. Cette collection de textes, de réflexions issues de mes archives personnelles ou théoriques, vient apporter une forme de réponse possible à cette très vieille question que posait déjà Étienne de la Boétie. Pourquoi donc des populations entières se jettent dans les bras de régimes politiques ou économiques qui sont entièrement à leur défaveur, pourquoi se soumettent-ils aussi volontairement à l’exploitation ? S’apprêtent, par exemple, en ce moment même, à embrasser, à vénérer, ou à vouloir, ou à désirer l’avènement de régimes fascistes ? Ou en viennent à rêver d’épurations et de purifications ethniques ?

Question douloureusement actuelle. Qui relève (et dépasse probablement) ce que la Boétie appelait « la servitude volontaire », dont l’élucidation ne cesse de buter sur une énigme dans la mesure où même les explications matérialistes économiques, politiques, les plus sophistiquées ne suffisent pas à rendre compte de l’attachement des populations à ces systèmes qui les exploitent, qui vont contre leur intérêt.

Ce n’est pas seulement que les populations soient dupes et donc stupides – ce que supposent à bien y songer celles et ceux qui, à gauche notamment, déplorent l’influence exercée par les médias de masse propriétés de milliardaires d’extrême droite, ce qui est une manière étrange de parler du « peuple » dont on est censé défendre les intérêts (contre l’opinion majoritaire dudit peuple, grossièrement essentialisé au passage). L’inculture politique, historique, géographique, considérée comme le terreau fertile à l’imprégnation de théories erronées. Hypothèse un peu courte. Premièrement, il est frappant qu’on n’a pas attendu le succès des médias réactionnaires pour voir s’imposer non seulement les partis d’extrême droite, mais surtout leurs thématiques, dans le débat politique, en France comme ailleurs. Et, deuxièmement, j’ai du mal à concevoir pourquoi l’inculture (dont je suis prêt effectivement à admettre l’étendue, et pas seulement dans les classes sociales les moins fortunées !) devrait avoir pour conséquence l’adoption de positions politiques fondées sur la xénophobie, le racisme, ou, comme l’écrivait Arlie Hochschild au sujet des électeurs de Trump, l’affirmation d’un « Rights not to care », un droit « de ne pas prendre soin » (des other others, de la planète, des plus pauvres que soi, etc.)

Ce que j’essaie d’explorer dans certains des textes qui suivent, de manière plus ou moins directe, à la suite de bien des auteurs, que je ne fais au fond que paraphraser ou reprendre, commenter à l’aide de mes propres archives, c’est qu’il existe en réalité un attachement à ce système d’exploitation, et que ce sont les modalités propres à l’attachement, en tant que manière de se rapporter à certains objets dans le monde, qui le rendent si redoutable (ou, pour le dire autrement, en quel sens cela explique pourquoi il est si difficile de résister au capitalisme, de se détacher des liens dans lesquels il nous enserre). C’est à ce niveau qu’un concept, ou plutôt un modèle, comme celui d’(infra)-structure of feelings devient très pertinent. Nous ne manifestons quasiment jamais notre adhésion à une idéologie de manière explicite, et, même pas de manière implicite (excepté dans certains pays totalitaires où les populations sont fermement invitées à manifester cette adhésion). Néanmoins, nous incarnons, bon an mal an, sans y penser vraiment, le capitalisme sous une modalité intime, affective, à travers nos vies quotidiennes. Pas seulement parce que nous y sommes contraints par nécessité (« travailler pour gagner sa vie », « élever une famille », « défendre la nation (et la blancheur) » – on reconnaît là les trois piliers de l’idéologie rampante sur lesquels se fonde ce que Lauren Berlant appelle la « normal national culture » ou bell hooks « the white supremacist capitalist patriarchy ».) Pas seulement parce que nous sommes conformés, formatés, depuis notre plus tendre enfance à nous aligner sur le modèle de l’individu néolibéral, et qu’il est rassurant d’adopter un cadre auquel nous sommes attachés, et incités à être attachés (qui nous attache par des injonctions inlassablement répétées). Mais aussi parce que nous souscrivons sans toujours y penser aux promesses de bonheur contenues dans ce récit dans lequel nous sommes immergés, qui nous submerge, et jouissons, parfois, de la satisfaction pleine et entière, parfois sur le mode de la consolation, procurée par les éclats de plaisir de la consommation, de la propriété, de l’amour, etc.

2. Ce travail s’inscrit dans la continuité de mes lectures et réflexions de l’œuvre de la philosophe Sara Ahmed, laquelle a littéralement bouleversé mes pensées ces dernières années (on trouvera des traces de ce bouleversement et de mes lectures sur mon blog : https://outsiderland.com/danahilliot/?s=ahmed ).

Lire Sara Ahmed me donne en permanence l’envie, à chaque phrase, à chaque paragraphe, de prolonger, à l’aide de mes propres pensées ou de mes propres exemples, en puisant dans mes propres archives, y compris les plus personnelles, les plus intimes, la phrase qu’elle propose, la proposition qu’elle fait. Si bien qu’à chaque page de ses livres, je pourrais rajouter une page ou deux de mon cru, qui serait à la fois une paraphrase, une manière de comprendre avec mes propres mots, ma propre expérience, ce qu’elle avance, ce qu’elle suggère, et, en même temps, une sorte de note en bas de page, de complément, tirée de mes propres expériences passées.

L’expérience de lecture, car il faut bien ici parler d’expérience, est extraordinairement stimulante. Elle vous engage dans une sorte de dialogue ou de commentaire interminable. La plupart des textes académiques, notamment en philosophie, demeurent parfaitement fermés, ne laissent pas beaucoup de place au lecteur, qu’ils prennent de haut, vous enferment dans des concepts, des cadres, des arguments, avec lesquels on ne peut que tomber d’accord ou en désaccord. Ce ne sont pas des invitations à penser, des manières d’asséner le savoir. C’est certainement un mode très masculin d’écrire de la philosophie. Chez Sara Ahmed, au contraire, la méthode semble relever, au premier abord, de l’association d’idées, d’une sorte de dérive – beaucoup plus rigoureuse et assurée qu’on pourrait le croire au premier abord, mais tout de même extrêmement ouverte. Chaque proposition devient une piste à explorer (une orientation et une désorientation). On peut partir de n’importe quelle phrase d’un livre de Sarah Ahmed, et en écrire un autre, ou augmenter des parties du livre avec d’autres mots, d’autres expériences, d’autres images.

Les réflexions que vous lirez dans ce carnet sur les « attachements mélancoliques » doivent être considérés que comme des notes en bas de page ou des commentaires des livres de Sarah Ahmed et d’autres autrices (notamment « féministes / queer : je pense ici d’abord à Laurent Berlant). Le plus souvent, il s’agit de paraphrases, de réécritures, la manière dont je les ai comprises ou mécomprises, peu importe. L’important, c’est qu’elles mènent autre part, ou quelque part, ou peut-être au même endroit, mais à partir d’une expérience différente, la mienne, de mes propres archives, de mes propres sensibilités, des objets d’attachement qui sont les miens.

Cela me fait penser au concept de Bion, les nuages d’association qui émergent ou hantent toute parole en analyse, qui sont comme des papillons qui volettent dans le cabinet de l’analyste, autour du patient de l’analyste. On essaie d’en attraper un au vol de temps en temps. On en choisit un. On choisit une idée dans ce nuage. On s’y attarde. On en fait le tour. On le manipule. Il se peut qu'il s'enfuit par la fenêtre ou aille se cacher sur le divan, ou encore se pose sur le bras de la patiente. On voit où ça mène. Il y a quelque chose de stimulant qui appelle toujours plus. Il n’est pas dit qu’on aille ailleurs ou autre part, peut-être on reste là, peut-être on revient en arrière. Ce type de pensée n’est pas linéaire au sens où se déploierait quelque chose comme une argumentation par étape, mais il est tout de même rigoureux, il a sa propre rigueur,

La leçon de l’investigation phénoménologique de Sarah Ahmed est qu’il y a beaucoup à penser quand on suit avec soin et attention les événements de nos vies quotidiennes, nos affects, nos émotions, nos pensées et « ce que nous faisons », les dramaturgies existentielles les frictions, les embarras, les hésitations, les incertitudes. Cette technique d’investigation vient nourrir une orientation critique générale, la perspective féministe queer qui bouleverse les descriptions et active les charges de révolte, de négation et d’affirmation.

En réfléchissant aux aspects non-systématiques de la philosophie de Sara Ahmed, je me suis donc rappelé le style du psychanalyste W.R. Bion, qui a tant compté pour moi (et ces mots de Bion : « ne devenez pas bionien »), mais aussi un article de W.G. Sebald que j’ai lu récemment sur l’œuvre d’Elias Canetti. Il est question d’une pensée qui ne céderait pas aux sirènes du savoir, c’est-à-dire du pouvoir qui accompagne la possession (ou la prétention à la possession) d’un savoir :

« Pour Canetti, il existe une différence essentielle entre le processus de la lecture et l’acquisition de savoir en vue de l’acquisition de pouvoir. La liberté lui semble être “la liberté de lâcher prise, l’abandon de pouvoir”. L’attitude à laquelle il est fait allusion ici est celle du sage qui est capable de résister aux sirènes du savoir qu’il porte en lui. “De jour en jour tu comprends davantage de choses, mais il te répugne de totaliser : comme s’il était au bout du compte possible en un seul jour et en peu de phrases de tout exprimer sur tout, mais cette fois définitivement.” Le peu de phrases dites en leur temps, ce serait pour Canetti la réponse appropriée à la contrainte systémique, ce serait de se léguer sans discontinuité les uns aux autres la folie et le pouvoir, l’art et la science. »

(G.W. Sebald, La Description du malheur. À propos de la littérature autrichienne, trad. Patrick Charbonneau)

Puisse ce carnet être parcouru sans qu’on en attende un savoir définitif et systématique, mais plutôt comme une invitation à picorer ici et là, et en faire son miel, en méditant à partir de ses propres archives (littéraires, savantes, autobiographiques, affectives, etc.)

This article was updated on mars 20, 2026