Homophobie et hétérophilie

La revendication homophobe fournit un exemple assez typique des voies tortueuses, et parfois paradoxales, de l’attachement. Il illustre une forme radicale de sécurisation de l’objet, d’autant plus radicale que l’objet dont on revendique l’attachement (l’hétérosexualité) paraît gravement menacé.

L’homophobe dit deux choses. Il dit qu’il aime les femmes et qu’il n’aime que les femmes, exclusivement les femmes. Il proclame son hétérophilie, il la rend publique et le fait savoir. Ce qui est à tout le moins étrange dans un monde où le couple hétérosexuel incarne la norme, détermine l’orientation qui va de soi. Cette préférence hétérosexuelle n’est que rarement conscientisée, encore moins revendiquée, exceptée par les homophobes (ce pourquoi le terme hétérophilie sonne comme un néologisme) : elle passe « unnoticed », n’est pas relevée comme un sujet de discussion, de pensée, ne fait pas l’objet d’une introspection ou d’un doute (si vous êtes hétérosexuel évidemment. C’est tout le contraire si vous êtes lesbienne, gay ou trans).

L’homophobe se sent tenu de revendiquer un attachement exclusif à un objet particulier, un objet genré, la femme, sa propre femme éventuellement (s’il en « a » une, l’appropriation ici n’étant pas un vain mot). Mais il ajoute autre chose. Il dit qu’il lui est absolument intolérable d’imaginer que d’autres hommes puissent ne pas désirer les femmes et puissent « au contraire » désirer les hommes. La possibilité qu’on puisse désirer les personnes des deux sexes ne lui traverse pas l’esprit, tant elle mettrait en péril la binarité de ses imaginaires sexuels : ce point est très symptomatique et rappelle la difficulté qu’ont les racistes à « penser » les métissages et de manière plus générale les hybridations. Leur aversion viscérale au mélange. La sécurisation de l’objet d’attachement (l’hétérosexualité exclusive) implique toujours, j’y reviendrais, une purification. Il faut le conserver intact. Ce n’est pas pour rien qu’une des angoisses majeures des suprématistes blancs porte précisément sur la menace de la séduction des femmes blanches par les hommes de couleur. Ce qui implique (et confirme) tout en même temps la perfidie des hommes de couleur (ainsi qu’une angoisse liée à leur supposée performance sexuelle, la taille de leur pénis, leur « animalité », tous ces clichés qu’on retrouve dans la littérature esclavagiste par exemple, le pendant de la lascivité des femmes de couleur, etc.), et la faiblesse de volonté des femmes (y compris des femmes blanches) qui ne sauraient résister sans éducation et discipline à l’attraction du corps hyper-sexué des « noirs ». Ce n’est pas pour rien non plus que les deux personnalités, homophobes et suprématistes se confondent aisément en une seule personne.



Autrement dit, tout en affirmant son attachement à un objet (générique), l’homophobe refuse et condamne l’attachement à un autre objet (tout aussi générique). Il y a ici une forme de violence flagrante. La sécurisation de l’attachement, comme souvent quand on sécurise quelque chose (une « propriété » au sens le plus large du terme), passe par la violence. La propriété suppose l’appropriation, l’appropriation suppose toujours une forme de violence, et entraîne d’autres violences visant à sécuriser ce qu’on s’est approprié. La propriété déploie un horizon de menaces, une certaine « structure of feelings », pour reprendre l’expression de Raymond Williams, sur laquelle reposent les structures sociales, économiques, politiques. Comme nous l’ont appris les anarchistes, en déroulant les conséquences de l’impératif de la défense de la propriété, on peut déployer toute la logique violente de la société bourgeoise, d’un monde qui est en réalité organisé autour de cet impératif.

L’homophobe affirme donc son attachement à l’hétérosexualité, convaincu qu’il est éternel et ne saurait jamais être remis en question (ce qui serait considéré comme une insulte intolérable). Mais il ne se contente pas de cela. Dans le même mouvement, il refuse l’idée que d’autres hommes puissent éprouver du désir pour un homme, pour un autre homme, c’est-à-dire, éventuellement, pour lui-même. Ce faisant, il se refuse aussi à désirer les hommes. Il ne se contente pas de parler, dès qu’il en a l’occasion, des homosexuels qu’il déteste. Il dit aussi, « mais moi, je ne peux pas, je refuse de désirer les hommes ». Il affirme que c’est dans sa nature de ne pas désirer les autres hommes. Et sa nature fait loi : sa nature est la nature humaine. Les homosexuels sont donc non seulement contre-nature, mais aussi, anti-naturels : ils font offense à la nature. Et c’est en ce sens qu’ils constituent une menace (qu’on ne peut pas simplement les laisser être ce qu’ils sont).

Vous pouvez être certain que plus on insiste à proclamer son attachement, aussi bien dans l’affirmation que dans la négation, plus l’objet qu’on est censé aimer sans réserve se trouve en réalité menacé. Comme ces parents qui se sentent obligés de clamer haut et fort à qui veut les entendre qu’ils adorent leurs enfants, que leurs enfants sont « la chair de leur chair » et qu’ils y sont attachés pour l’éternité. Quand la porte du foyer se referme, quand on entre dans l’intimité de la sphère privée, je peux vous assurer, et je sais que vous le savez, ce qui se passe derrière les murs ne suit pas forcément le script de l’amour filial inconditionné.

On doit souligner ici la dimension sociale de tout attachement, et c’est pourquoi elle doit se manifester d’autant plus publiquement qu’elle est menacée. Revendiquer un attachement, c’est aussi prétendre à un statut social, une position dans le monde. Parce que je suis un parent qui aime ses enfants, je devrais être exempté de tout reproche. La revendication publique de tels attachements, quand elle est répétée, manifeste, espère devancer un jugement, lever les doutes à l’avance. De la même manière, l’homophobe va dire qu’il ne peut en aucun cas être suspect d’inclination gay, puisqu’il est précisément homophobe. « Par définition » (par nature), il est vraiment le dernier qui puisse être attiré par les hommes ou céder au désir d’un autre homme. (on songera à tous ces hommes qui, parce qu’ils demeurent célibataires « trop longtemps » font aisément l’objet d’un soupçon : « peut-être n’aime-t-il pas les femmes ? Peut-être est-il gay ? ». Ce soupçon touche aussi les femmes, cela va sans dire.)

Je pense beaucoup au film American Beauty de Sam Mendes, que j’avais vu il y a très longtemps, notamment au personnage secondaire, très masculiniste, revendiquant son homophobie, et qui finalement va céder, d’une manière assez pathétique et touchante, à son désir homosexuel, si mal refoulé, pour son voisin, joué par Kevin Spacey. L’homosexualité refoulée, même si elle se « défoule » plus facilement de nos jours dans les cabinets d’analyse qu’à l’époque de Freud, est sans doute l’une des trois scènes majeures qui président à l’invention de la psychanalyse, avec la frustration féminine, et la sexualité infantile. En 20 ans de carrière, je n’ai pas entendu beaucoup de refoulement homosexuel. C’est devenu éventuellement une question, qu’on pose moins difficilement, plus directement, même si l’angoisse et l’embarras ne se sont jamais loin. Parler de sexualité chez la plupart des hommes reste plus embarrassé que chez la plupart des femmes. Et justement, cela me frappe en y songeant maintenant, en 20 ans de carrière, après avoir accueilli les confidences les plus intimes d’un bon millier de personnes, dont une large majorité de femmes, je peux vous assurer que je n’ai que rarement été témoin d’ « homophobies féminines », (je ne sais comment le dire d’ailleurs, preuve que l’attitude est rare). Des femmes qui refuseraient, ou qui seraient dégoûtées par le fait qu’une femme puisse désirer une autre femme, ou qu’un homme puisse désirer un autre homme. La question se pose assez naturellement, dans le cadre de l’analyse, à un moment donné, à titre d’hypothèse, ou parce qu’on rapporte une expérience qu’on a vécue, ou parfois parce que le trouble est encore là, ou parfois parce qu’on est lesbienne, et que la question se pose. Ou qu’on se sent ou qu’on se sait bisexuel, qu’on est attiré aussi bien par une femme que par un homme, etc. Des personnes envisagent de changer de sexe. Tout est possible. Mais en tout cas, chez les femmes, je n’ai pratiquement jamais entendu cette revendication-là, d’être hétérosexuelle, encore moins une revendication qui serait accompagnée de cette angoisse d’être homosexuel. (exceptée chez une patiente schizophrène dont l’une des personnalités ressemblait à une prêtresse catholique fanatique qui s’employait à dénoncer les pulsions sexuelles inspirées par le Diable lui-même, etc. On en trouve des versions à peine plus adoucies dans les cercles religieux intégristes, et bien des groupes réactionnaires, lesquels ne sont plus « marginaux », mais infestent désormais, sans indigner grand monde, les débats publics.)

Une expérience très intéressante avait été menée sur l’homophobie, dans les années 70 si ma mémoire est bonne. À l’époque, on faisait beaucoup d’expériences sur la sexualité, ce qu’on fait beaucoup moins aujourd’hui, ce qui est dommage. On avait invité des homophobes et des gens qui n’étaient pas homophobes, une sorte de groupe témoin si vous voulez, à visualiser en laboratoire, si on peut dire, des vidéos porno gays, puis on étudiait leurs réactions. Alors, évidemment, chez les mâles, il n’est pas très difficile d’établir un critère d’excitabilité. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure si je puis dire. Et, vous l’aurez deviné, nos amis homophobes étaient ceux qui manifestaient les érections les plus spontanées, les plus irrésistibles et les plus durables. Ces images les plongeaient dans un trouble d’autant plus radical qu’on peut imaginer la lutte intérieure qu’ils devaient mener contre leur érection, alors que les gens qui n’étaient pas homophobes, le groupe témoin, ne semblait pas plus bouleversé que ça. Ce que cette expérience permet de deviner, c’est la crainte éprouvée par les homophobes concernant leur propre sexualité : qu’elle ne soit pas celle qu’ils prétendent avoir. Ils ont peur d’être homosexuels, tout simplement. Autrement dit, l’objet auquel ils prétendent être attachés de manière définitive est en réalité terriblement menacé. Il est menacé par leur propre désir, par leur propre tentation.

Il y aurait là beaucoup à écrire sur la tentation, ce qui nous mènerait fort loin. Ce qui fait de la tentation une épreuve, c’est qu’elle menace explicitement l’intégrité de l’objet auquel on est attaché. Elle rend manifeste tous les efforts, tout le travail qu’il faut faire pour sécuriser cet objet en tant qu’objet d’attachement, en tant que principe de l’existence, de la vie bonne. Et cette sécurisation est toujours une violence. Cette violence, qui peut se retourner contre l’homophobe lui-même, dans la mesure où, en définitive, il se fait violence en résistant à la tentation, qui pourrait se traduire en trouble, en conflit intérieur, un trouble qui n’est que rarement « contenu », comme dirait les Kleiniens, « dans » le psychisme. Parce qu’il n’est pas « contenu », il doit être expulsé, et de préférence précisément sur l’objet que la tentation oppose aux revendications du sujet, cet objet si douloureusement ambivalent, à la fois stimulant et dégoûtant, c’est-à-dire, l’homosexuel.

La même logique est à l’œuvre dans le suprématisme racial. Le suprématiste ne se contente pas de revendiquer la valeur de la civilisation blanche, européenne, il faut aussi qu’il s’en prenne aux autres « cultures », à tous ces autres qui ne sauraient entrer (en raison de leur couleur, de leur langue, de leur « origine ») dans la composition du « nous » et dont la présence constitue une menace à ma cohésion de ce « nous ». L’attachement à la race, à la civilisation, l’attachement nationaliste, le patriotisme, l’attachement à la famille hétéropatriarcale, l’attachement au travail, relève tous d’une même logique. Ils sont structurés de manière semblable, mais, mieux encore, ils structurent le monde, ils orientent les destinées, dramatisent les biographies, fournissent les scripts à l’avance avec lesquels on devra ensuite composer (et les queer, les racisés, celles et ceux qui refusent d’avoir des enfants, ou celles et ceux qui refusent le travail salarié, le savent mieux que personne : c’est dans la mesure où l’on résiste à ces scripts qu’ils deviennent conscients).

Ces attachements sont en réalité extrêmement violents parce qu’ils s’accompagnent toujours de la dénégation et de la dégradation d’un objet qui menace cet attachement. Un contre-objet, ou un « contre-attachement », si l’on veut, qui est le contraire du détachement à bien y penser. Être détaché renvoie à l’idée d’indifférence, mais aussi d’une forme de tranquillité vis-à-vis de l’objet dont on est détaché. Il ne nous affecte plus. Si on est amené à le croiser à nouveau, c’est sans émotion particulière. L’objet dont on est détaché, ou dont on s’est détaché, a rejoint le monde des innombrables objets qui ne nous affectent pas, qui ne font pas de grandes différences dans l’existence. C’est tout le contraire de la relation de l’homophobe à l’homosexuel : là, on peut parler d’obsession, d’une forme paradoxale d’attachement, « négatif » si l’on peut dire, mais qui, en réalité, s’articule nécessairement avec l’attachement « positif » à l’hétérosexualité. L’homophobe doit haïr l’homosexuel pour demeurer hétérosexuel, pour ne pas devenir homosexuel lui-même.



Pensez à la valeur travail. On retrouve dans la défense de la valeur travail ce que Mélanie Klein appelait la défense maniaque. Derrière (ou en amont) des accusations de fainéantise et de paresse dont les défenseurs de la valeur travail accablent celles et ceux qui ne travaillent pas assez à leur goût, se cache en réalité une envie (l’envie est un concept centrale chez Mélanie Klein) : les sectateurs du travail à tout prix aimeraient eux aussi se permettre cette fantaisie de ne pas travailler, prendre du bon temps comme ils l’imaginent. Cette envie (refoulée là aussi), entre en conflit avec l’objet auquel on a décrété être attaché « par principe » (« l’étique du travail » pour parler comme Max Weber). Il leur faut donc un contre-objet qui endosse le rôle d’instance menaçante. Ce que celles et ceux qui ne « travaillent pas » menacent, ce sont les fondations du monde des travailleurs. Les paresseux ne méritent pas d’être membre du corps social, ils sont les brebis galeuses accusées de profiter de la prospérité de la nation sans se livrer au sacrifice de leur temps et de leur liberté au nom du bien commun, de la volonté générale, etc.

Le suprématiste blanc raciste ne se contente pas d’affirmer la suprématie de la race blanche, mais s’empresse dans le même temps, le même discours, la même phrase, de faire violence aux autres, à ceux qui ne sont pas blancs, qui ne sont pas européens, qui ne sont pas civilisés, les sauvages, etc.

Vous avez des cas de misogynie radicale, et ça revient très fort en ce moment, à travers ces mouvements qui voient les mâles revendiquer leur détresse de mâle condamné à la solitude, parce qu’ils ne parviennent pas à trouver une compagne, etc. On reconnaît le mouvement Incel, extrêmement inquiétant, parce qu’il s’inscrit dans un moment réactionnaire assez généralisé. L’incel revendique le droit à ramener les femmes dans le droit chemin (lequel conduit à son lit conjugal déserté), et sa violence (une forme de punition) va jusqu’à s’attaquer à l’objet qu’il convoite.

Le conservateur – et, d’une certaine manière, tout attachement est au moins formellement, abstraitement, une forme réactionnaire, veut sécuriser son attachement, et c’est précisément en prenant soin de l’objet qu’il espère arriver à cette fin (en le protégeant bien sûr, mais pas seulement : on peut prendre soin d’un objet auquel on est attaché en le laissant devenir ce qu’il pourrait devenir). Mais le réactionnaire fait autre chose. Le réactionnaire ne se contente pas de sécuriser son objet de prédilection, il doit aussi s’en prendre aussi aux objets qui sont censés menacer l’objet qu’il prétend aimer, auquel il prétend être attaché, l’objet de sa revendication, de son identité. L’enjeu, ici, c’est sa propre conservation en tant que sujet. Ce qui est menacé, ce n’est pas tant l’objet qu’il prétend aimer que lui-même, ou, du moins l’idée qu’il se fait de lui-même, l’identité qu’il prétend défendre. Il ne peut pas laisser les autres objets tranquilles. Il ne tolère pas que son objet puisse courir le risque de se perdre, d’être corrompu, dans et par la « diversité ». Son désir doit être la règle pour tout le monde (ou du moins, tous ceux avec lesquels il est amené à entrer en relation). Il défend son monde, il se défend, son conflit intérieur devient une guerre sans merci contre les « other others » (ceux qui parmi tous les autres, ne sauraient entrer dans la composition du « nous » auquel il aspire) – ceux qui doivent lui demeurer à tout prix étrangers.

This article was updated on mars 8, 2026