Embourgeoisement

On peut être attaché à une idée, ou à une idéologie. J’ai connu des militants de gauche qui se trouvait embarrassés, quand, la vie passant, leur situation économique personnelle s’améliorant, voyant leurs revenus augmenter, ou bien après avoir touché un héritage, ils devaient admettre qu’ils appartenaient désormais à une classe sociale qu’ils tenaient pour responsable des injustices qu’ils dénonçaient. J’ai ressenti ce genre de malaise quand j’ai un peu d’argent sur mon compte en banque, situation rarissime et peu durable, dois-je constater non sans regret. J’avais l’impression dans ces moments-là de trahir quelque chose. Pas tant mes idées politiques ou mes engagements (lesquels restaient intacts dans la mesure où, même dans ces brefs moments de bonne fortune, l’avenir demeurait très incertain). Je n’avais pas non plus le sentiment de trahir ma classe par exemple, encore moins de la venger (petite pique au passage à Annie Ernaux, dont la « vengeance de race » n’a pas changé grand-chose et rien vengé du tout).

Mais plutôt de trahir un des récits avec lequel je m’étais construit, qui m’avait accompagné ma vie durant, que j’avais alimenté, conforté, et même confirmé d’une certaine manière en persistant dans la précarité. Ce récit que parfois je confiais à celles et ceux qui voulaient l’entendre, le gamin des HLM, la dette à vivre contractée à la naissance, la précarité en guise d’héritage, une existence scandée par la violence et les empêchements. Cette forme d’attachement devient paradoxale précisément dans ces moments de crise, quand vous éprouvez le sentiment de trahir l’objet auquel vous étiez attachés, ou, plutôt, auquel vous vous attachiez, comme s’il était une partie de votre personnalité.

This article was updated on mars 3, 2026