Du capitalisme intime : objets fétiches

Il n’y a pas d’attachement, dans la durée en tout cas, sans qu’au bout d’un moment, cet objet se mette à fonctionner comme un fétiche. J’emploie l’expression « fétiche » à Marx plutôt qu’à Freud. Chez Marx, la marchandise est structurée comme un fétiche (il faut lire et relire les fameuses pages, certes difficiles, que Marx consacre au « caractère fétiche de la marchandise et son secret » (p.73 et suivantes dans la traduction révisée du livre I du Capital, par J.P. Lefebrve et son équipe de choc, aux Éditions Sociales édition 2016 – je la conseille vivement à toutes celles et ceux qui voudraient découvrir ou redécouvrir les infinies richesses du chef-d’œuvre de Marx).

Ce qui m’intéresse ici, c’est que la marchandise, pour devenir un objet d’attachement doit subir une sorte d’abstraction, qu’on décrira comme une occultation – l’occultation des conditions de sa production notamment.

L’objet auquel on est attaché, menace toujours de finir par décevoir. Il finit par décevoir dans la mesure où tout attachement suppose une forme d’idéalisation – qui est aussi une forme d’abstraction. On ne peut pas vraiment être attaché à un objet, et faire durer cet attachement, sans l’idéaliser, c’est-à-dire abstraire de ce qu’il est réellement une part « sombre », qui susciterait, si on en prenait conscience, un certain inconfort, voire une indisposition (morale par exemple). C’est ainsi qu’on peut dire que tout objet d’attachement fonctionne dans une certaine mesure comme un fétiche.

On s’en rend compte évidemment avec le temps, tandis que, progressivement, les années passant, l’objet, dans la relation qu’on entretient avec lui, dévoile ses caractères inconfortables, négatifs, désagréables, voire toxiques : il peut s’agir d’un objet (d’une marchandise, une automobile, un smartphone, un aliment, etc), de quelqu’un qu’on admire (un artiste, un comédien, une personnalité charismatique), d’un compagnon ou d’une compagne, d’une idée, d’une idéologie, d’un animal de compagnie, de son propre enfant (pourquoi pas!). L’objet apparaît comme dégradé, dans la mesure où on l’a idéalisé au préalable, et la déception vient le plus souvent du fait qu’on était attaché à un idéal plutôt qu’à un objet réel, qu’on s’est en quelque sorte dupé soi-même.

Pour limiter l’inconfort que suscite la dégradation de l’objet, ou de l’objet idéalisé, plutôt que de s’en séparer ou de s’en priver, plutôt que d’abandonner l’objet ou de renoncer à l’idéal dont il constitue le support, on peut être amené à occulter les aspects inconvenants et inconfortables qui sont apparus. On passe sous silence, on excuse, on pardonne, on traite ces « défauts » comme des anomalies, des défaillances passagères, des égarements peu significatifs : comme si, au dur et à mesure que l’objet s’éloignait de l’idéal qu’on avait projeté sur lui, plutôt que d’en prendre acte et reconsidérer l’attachement qu’on lui portait, on s’efforçait de purifier l’objet de ses scories, de manière à le conserver dans un état suffisamment convenable pour qu’on puisse continuer à s’y attacher.

Ce qui est occulté par le fonctionnement fétiche de la marchandise chez Marx, c’est le travail. Et qui dit travail, dit exploitation, ou, pour utiliser un concept plus large, extraction (l’extraction s’opère autant sur les « ressources » naturelles que de la force de travail : siphonner (mot de Marx également) la vitalité des corps ouvriers). La quasi-totalité des objets qui nous environnent supposent qu’aient été perpétré une violence, et souvent de très nombreux actes de violence, à un endroit ou un autre de leur histoire, c’est-à-dire entre le moment où sont extraites les matières nécessaires à la constitution de leurs parties, jusqu’à ce qu’ils soient à notre disposition dans la vie quotidienne (extraction des matières premières, transformations successives, assemblages des parties, emballage, transport, distribution – entendu que ces étapes peuvent être répétées à plusieurs endroits de la supply chain, dans différents endroits du monde, parfois extraordinairement éloignés). Tout au long de cette histoire s’accumulent, en même temps que le capital, la violence, la destruction, l’aliénation, l’intoxication, et un nombre effarant de malades, de blessés et de morts.

Pensez seulement à cet objet emblématique des sociétés contemporaines, pour le coup un véritable objet d’attachement, et un exemple accablant de fétichisme. Si nous étions conscients, et affectés par cette conscience, de l’accumulation de la violence comprise dans les smartphones, par exemple, si nous nous remémorions la vague de suicide dans les usines d’assemblage de iphone en 2014, en Chine, les fameuses usines Foxcon, une des plus grosses entreprises au monde, alors ne devrions-nous pas avoir ces morts sur la conscience ? Ne vous focalisez pas sur Apple (le sequoia qui cache la forêt) : toutes les entreprises qui font appel à des usines d’assemblage en Chine ou ailleurs, ont recours aux mêmes sous-traitants, et il n’y a pas que Foxconn évidemment. Et les conditions de travail sont à peu près partout les mêmes. Ces usines sont nos usines : nous en sommes les clients et les donneurs d’ordre. Si vous posez la question « Qui a tué le poète travailleur migrant (de l’intérieur) Xu Lizhi ? » alors vous pourriez répondre : Foxconn, Apple, Samsung, le capitalisme global, le gouvernement chinois, les responsables du marché du travail à Shenzen, tous les gens qui travaillent dans le secteur de la tech, à quelque niveau que ce soit, et bien entendu, absolument tous les consommateurs et usagers qui possèdent une machine informatique sans exception. C’est-à-dire nous. C’est-à-dire moi qui écris devant un écran. C’est là le piège absolument dément du capitalisme global, qu’aucun parti même de gauche n’ose penser : nous détruisons l’existence et ruinons tout l’avenir des Xu Lizhi et des centaines de millions d’autres travailleuses et travailleurs dans le monde. Notre prospérité, notre mode de vie, repose sur la précarisation (pour ne pas dire le meurtre) de tous les autres. Tous les programmes de nos chers partis, même de gauche, reposent sur la continuation de cette exploitation/extraction généralisée et systématique. Littéralement. Afin que le pays conserve sa place dominante sur le marché global colonial. Si vous prenez en compte cette globalité du travail, toutes les jolies réformes sympathiques proposées par tous les partis révèlent soudainement leur face cachée, sordide, criminelle. Il n’y a pas de capitalisme à visage humain – sauf à effacer de l’humanité quelques milliards d’habitants de cette planète.

https://outsiderland.com/danahilliot/temps-de-travail-dans-les-usines-du-monde/

Cet attachement au smartphone, comme on le sait, va loin, et s’avère au sens propre « diabolique ». Quand Laurent Berlant décrit l’attachement comme un travail pour sécuriser « la proximité de l’objet », c’est-à-dire, « la proximité des promesses contenues dans l’objet », on comprend qu’en être séparé, le perdre, puisse susciter un véritable accès de panique, jusqu’au sentiment d’être totalement perdu dans le monde, radicalement désorienté. Perdre son smartphone, c’est perdre une partie du monde, passé (ses archives), présent (la situation ici et maintenant dans l’espace) et le futur (les outils d’orientation et les cartes et les clés qui ouvrent les portes, sans lesquelles nulle mobilité n’est possible dans la smartcity contemporaine, comme s’il n’y avait plus de monde possible sans cet objet. On doit prendre au sens littéral du terme sa description comme prothèse, non pas tant d’ailleurs au sens où le smartphone ou les objets connectés, les interfaces numériques, prendraient la place de membres déjà existants, ou disparus, mais plutôt au sens où s’ajoute un nouveau membre, un nouvel organe, une nouvelle disposition cognitive, au corps et à l’esprit humain.

Il est tout à fait remarquable que cet objet soit devenu en à peine deux décennies l’objet fétiche emblématique de l’individu néolibéral, et qu’il ait été vendu comme un outil d’émancipation, de facilitation, de fluidification de l’existence, alors qu’il instaure entre lui et son propriétaire un réseau de dépendances qui tendent à devenir vitales (l’accès à la citoyenneté exige désormais la possession d’un smartphone). L’individu néolibéral condamné à l’autonomie et à l’indépendance se repose en réalité sur une machine qui lui suggère (ou le contraint) à s’orienter dans l’existence de telle ou telle manière, et le dissuade de s’orienter d’une autre manière, mais, pire encore, qui accumule en silence des données concernant l’usager qu’elle tient à sa merci, scrute et suit à la trace son propriétaire.

L’ambivalence de cet objet auquel on s’est attaché de manière aussi stupide, apparaît de manière flagrante quand le smartphone devient, dans des régimes autoritaires ou totalitaires (et même, il faut le dire, quand la police dans les régimes démocratiques s’autorise à fouiller ou espionner les machines numériques des usagers), une archive que l’État réquisitionne pour surveiller et punir les populations indésirables. L’exemple du déploiement d’un systèmre d’oppression numérique en Chine, touchant notamment les ouighours a fait l’objet de plusieurs ouvrages documentés. Je conseillerai le livre de Darren Byler, Terror Capitalism, Uyghur Dispossession and Masculinity in a Chinese City, Duke University Press 2022, auquel j’avais consacré un article naguère, dont voici un extrait :

« Les politiques d’incarcération systématique des Ouïghours par les autorités chinoises s’appuient sur un réseau de surveillance hyper sophistiqué : on dit de la région qu’elle est un laboratoire du capitalisme de surveillance, dans lequel se sont investies, avec les encouragements du PCC, des entreprises high-tech florissantes. Les Ouïghours constituent évidemment les cobayes de ces technologies d’oppression – qui, j’en parlerais plus longuement dans mon papier, relèvent du génocide culturel (pour ne pas dire plus).

Le smartphone est l’objet fétiche ambivalent et emblématique de ces techno-necro-politiques. Ne pas avoir de smartphone suffit à faire de vous un suspect – et il est de toutes façons indispensable dans la vie quotidienne ne serait-ce que pour les déplacements les plus habituels : il faut montrer patte blanche (et la connotation raciale ici doit être entendue !) aux nombreux checkpoints qui empêchent, entravent et compliquent l’existence des Ouïghours (alors que, pour les Hans, ces mêmes checkpoints facilitent et fluidifient au contraire l’existence). Mais il est aussi ce qui a permis, jusqu’à l’aggravation de la répression au milieu des années 2010, de développer un réseau de relations personnelles, pour ne pas dire de résistance, au système coercitif chinois. Les données accumulées dans la période antérieure au déploiement de l’empire de la surveillance deviennent autant de preuves à charge : ce pourquoi il est d’usage d’enterrer sa carte SIM dans le désert, ou de la détruire, afin d’éviter qu’elle soit analysée par la police. Ce qui ne suffit pas toujours. Lors des interrogatoires, on vous incite à révéler où vous avez caché vos anciennes données : le fait d’enterrer sa carte SIM fait de vous un suspect.

Pour vous donner une idée de la manière dont les compagnies de techno-surveillance utilisent les données qu’elles siphonnent littéralement sur les smartphones des Ouïghours, sachez qu’il existe un algorithme riche de pas moins de 53 000 signes spécifiques « d’extrémisme » »

https://outsiderland.com/danahilliot/terror-capitalism-sur-un-livre-de-darren-byler-au-sujet-des-ouighours-au-xinjiang/

This article was updated on mars 3, 2026