Détachement et arrachement

La fin de l’attachement peut ressembler à un arrachement, donner lieu à des brutalités, de la violence. L’intensité de l’arrachement, sa vivacité, la douleur qu’il produit, se distingue du détachement progressif, lequel s’étend dans la durée, comme une dégradation lente mais inexorable. L’accumulation des déceptions, des frustrations, des inconforts, encourage à ce détachement progressif, l’alimente. Il donne le temps de « se faire à cette idée » que « rien ne sera plus comme avant », qu’il n’est pas de futur possible dans cette relation (ou du moins qu’elle ne saurait durer « en l’état ». Ce détachement s’accomplit donc comme une forme de deuil. Il prend du temps. On se rattache aux branches pour un temps, on s’efforce en hommage au bonheur passé, de sauver ce qui peut l’être, mais on sait bien qu’il n’y aura pas d’issue qu’une séparation ou une recomposition dramatique de la relation).

On peut prendre soin de ce détachement, on peut accomplir cette séparation avec amour, respectueusement, dignement, elle n’en reste pas moins à l’horizon, à titre d’objectif.

Le névrosé obsessionnel lutte avec obstination contre cette perte. « Je sais bien, mais quand même » est sa formule. Les symptômes s’accumulent et viennent retarder la reconnaissance lucide de l’inconfort croissant. Contrairement au mélancolique qui revendique de ne jamais faire le deuil et ce sous aucun prétexte, le névrosé s’abîme dans des contradictions intenses. Il ne s’y fait pas, alors il somatise. Il résiste et cette violence qu’il s’inflige à lui-même produit des tics, des tocs, il vérifie, il se lave et se relave les mains, il cligne des yeux, il se crispe et se tord, à l’image de la tension interne qu’il subit. Il tente de contrôler ce qui lui échappe. Il s’efforce de gérer les changements qu’il devine comme s’il ne s’agissait que d’une « crise », alors que la catastrophe (le changement catastrophique) s’est déjà produite. Il faut sauver le couple, sauver son emploi, sauver le parti, sauver la patrie. Ce qui le paralyse et vient punir ses accès de lucidité, quand il s’avise de consulter un psychologue par exemple, c’est la reconnaissance du fait qu’il a bel et bien changé, qu’il n’est plus celui qu’il était quand il s’est attaché au commencement.

Je pense à cet homme qui m’avait expliqué qu’il n’irait jamais, au grand jamais, consulter un psychanalyste, car il savait que la démarche le conduirait à quitter son épouse, à briser son couple. Sécuriser l’objet, la relation conjugale, par exemple, peut passer par le refus du savoir, le refus de la lucidité, ou si l’on préfère, le choix délibéré de se mentir à soi-même, de faire taire ses sentiments, les refouler et donc de mentir à l’autre, maintenir sur le couple un voile d’ignorance et d’illusion. On évite alors de prêter attention à la relation elle-même (« de ce côté-là, tout va bien », entend-on), de la mettre au premier plan. On préfère la reléguer à l’arrière-plan comme un élément du décor non interrogé de l’existence. Cet attachement doit demeurer indiscutable, et donc indiscuté (et dès lors devient « unnoticed »).

C’est une des raisons, soit dit en passant, pour lesquelles je ne pratique pas la thérapie de couple (ni ne fais aucune promesse thérapeutique de manière générale).

Il y a cette panique qui peut nous saisir quand nous considérons soudainement, au hasard d’un tournant dans notre vie, qu’une autre existence « aurait été » possible. Et pire encore, que nos attachements passés pourraient être aussi considérés dans le cours de nos biographies comme des pièges. L’attachement, par l’obligation qu’il crée, peut se refermer comme un piège. Il implique, il induit une loyauté. Le temps passe et le champ des possibles se contracte comme autant d’illusions perdues. Finalement, la relation d’attachement devient comme une forme abstraite, vide de contenu affectif, tel un devoir auquel on adhère sans conviction intime, juste en suivant la règle ou la loi, impliquée dans l’idée même de loyauté. C’est là le risque de l’hyper-adaptation, ce que les psychanalystes appellent « faux self » ou la personnalité « comme si ».

Le besoin de sécuriser, qui passe par la sécurisation des attachements, aux personnes, au travail, aux propriétés, aux idées, s’effectue par la répétition, répétition bientôt mécanique des hommages rendus par devoir, sans y penser, aux objets aimés ou prétendument aimés, mais en réalité désaffectés. Ce besoin prend le pas sur le désir, voire le sidère, réduit au minimum le champ de la liberté. On s’aligne avec soin par peur de dévier, prendre une voie de traverse et courir le risque de se découvrir une nouvelle personnalité ou bien une nouvelle facette de sa personnalité. La désaffection à laquelle on se contraint finit par provoquer ce qu’on appelle aussi la dépersonnalisation. La personne ne sait plus qui elle est. Elle s’est oubliée en chemin. Elle a obéi aux injonctions. Elle s’est perdue.

This article was updated on mars 19, 2026