De la menace de la perte (dégradation de l'objet)

Quelle que soit la chose à laquelle on est attaché, la mélancolie vient hanter la relation dans la mesure où la possibilité de la perte se dessine à l’horizon. C’est valable évidemment pour la personne que l’on a chérie, la cause pour laquelle on s’est engagée naguère, un chien ou un chat, car les animaux nous quittent trop vite, un paysage, un quartier, une tradition, mais ça vaut aussi pour un objet matériel.

La plupart des objets de consommation, les marchandises au sens de Marx, sont remplacés quand on n’en a plus l’usage, ou parce qu’on les considère, indépendamment des services qu’ils pourraient rendre, comme périmés, obsolètes, par des objets plus récents, sans autre forme de procès, sans qu’on en fasse grand cas, et sans que cette substitution suscite d’émotions particulières.

Tout attachement, pour durer, suppose à bien y songer une forme d’occultation de ce qui dans la relation, est devenu inconfortable, désagréable, périmé, obsolète, aspects de la relation dont au fond nous ne voulons plus, mais que nous préférons passer sous silence afin de faire perdurer l’attachement. Pour que l’attachement dure il faut purifier l’objet, opérer une abstraction, et l’idéaliser plus ou moins.

On aurait tort de croire que l’idéalisation soit le privilège de la première rencontre avec l’objet. Elle opère de manière encore plus puissante quand il s’agit de faire durer l’attachement en dépit de la dégradation de la relation. Comme si l’on défendait l’objet (malgré lui parfois). Quitte à se mentir à soi-même : se défendre de ses propres émotions déceptives. On s’efforce de tenir pour acquis un certain nombre d’aspects de la relation qui ne sont peut-être plus d’actualité. On s’accroche à un idéal de l’objet dans une forme de sidération délibérée. On répète comme un leitmotiv, un mantra, les formules magiques de l’attachement (« Je l’aime », « Je ne peux pas me passer de x. », « J’ai beau faire, je ne pourrais pas m’en passer »), mais plus on les répète, plus elles se vident de toute substance – tout comme les formules du bonheur de la pensée positive sont vides de toute signification. Elles ne valent que par l’effet qu’elles produisent, plus du tout par le sens qu’elles véhiculent. Comme une berceuse qui, murmurée à l’oreille, finit bel et bien par vous endormir, bien qu’elle ait été chantée dans une langue inconnue de vous, et dont les paroles vous sont parfaitement incompréhensibles.

En réalité, il ne s’agit pas tant d’un refus de constater la transformation de l’objet, que de reculer devant la perspective effroyable d’une transformation de soi. Le problème ici vient non pas de l’objet ou de la relation, mais du sujet attaché qui craint, en admettant de n’être plus aussi attaché qu’autrefois, ou de ne plus être attaché de la même manière, mais différemment, de devoir assumer les conséquences d’une telle modification, d’en tirer les enseignements, c’est-à-dire d’apprendre quelque chose de la relation (et de soi). Le refus d’ "apprendre de l’expérience", pour parler comme W.R. Bion (learning from experience), constitue la clé de la persistance des attachements toxiques, y compris l’attachement paradoxal à des existences exploitées, injustes, désespérantes. D’autant plus qu’apprendre de l’expérience n’est pas donné à tout le monde – il faut parfois apprendre à apprendre de l’expérience, c’est-à-dire envisager de faire violence à la torpeur du « désespoir tranquille » dont parlait Thoreau, cette vie qui prend bien soin que rien n’arrive jamais, que tout demeure à peu près dans l’état antérieur, que nulle connaissance nouvelle, ou nulle question nouvelle, ne soit en mesure de perturber le monde tel qu’il est, ou tel qu’on voudrait qu’il soit, à commencer par cette partie du monde qu’on est, en tant que sujet.

Si l’on concède au contraire que l’on a soi-même changé, alors on peut prendre en partie sur soi la dégradation de la relation. Si l’objet aimé naguère nous paraît désormais inconfortable, désagréable, voire haïssable, c’est dans la mesure où il ne me convient plus. On se lasse, la relation devient ennuyeuse, l’objet déçoit. De la perspective qu’on adopte (sujet/objet/relation) pour penser ce détachement dépend souvent la qualité de la séparation. Bien des couples se déchirent de n’avoir pas su varier ces perspectives, de ne s’en tenir qu’à une seule, rejetant généralement la faute sur l’autre (ou bien au contraire s’enfonçant dans une culpabilité exclusive, ce qui paraît rare à bien y songer car chacun, au fond, "a ses raisons"). Admettre que la relation n’est plus ce qu’elle était peut induire des sentiments de colère, d’indignation, de révolte. On en veut à quelqu’un d’autre faute d’accepter que rien ne dure jamais – ce qui ne signifie pas que la relation ne puisse pas durer – mais sous une forme nouvelle, à condition de se transformer. La transformation elle-même peut être ressentie comme une perte dont on est inconsolable.

Pour se détacher d’un objet, il faut donc aussi pouvoir ne plus l’aimer, et parfois même apprendre à le haïr. Perspective éminemment décevante. Ce qui teinte de mélancolie la relation d’amour, ce n’est pas seulement qu’on anticipe que la relation puisse prendre fin, mais que, pire encore, on pourrait haïr ce qu’on aime aujourd’hui, ou qu’il faudra apprendre à le détester pour s’en défaire.

On comprend dès lors pourquoi, devant cette perspective décevante, on préfère traiter les épisodes du drame de l’attachement comme des « crises » en reculant autant que possible le moment de les penser comme les éléments annonciateurs d’une catastrophe. Aborder les choses sous l’angle de la catastrophe signifie que rien ne sera plus comme avant. Que quelque chose est passé, qui ne reviendra plus. Traiter les aléas du drame comme autant de crises permet de conserver l’espérance d’une continuité de l’attachement, d’un regain d’intensité, d’un renouveau. Ainsi, les partenaires malheureux consultent le psychothérapeute de couple, espérant éviter la catastrophe de la séparation. Ainsi, les décideurs politiques et économiques, alarmés par les experts du climat, se bercent de « transition écologique » plutôt que d’admettre que le « style de vie » des populations qu’ils exploitent conduit fatalement à la perte du monde qu’ils chérissent (et donc à la perte de ce « style de vie » qu’on tient pour « non-négociable », la « civilisation blanche » par exemple), reculant donc devant l’échéance de la catastrophe en retardant l’adoption d’une politique de sortie du productivisme, de l’extractivisme, ou, si l’on préfère, l'adoption d'une politique de « décroissance ». Ainsi, cherche-t-on à aménager des compromis susceptibles de maintenir les choses en l’état. Tout faire pour que rien ne change vraiment. Et, dans la perspective du changement climatique, cette persistance dans l’attachement au « style de vie », ce refus d’envisager le futur sous l’angle de la catastrophe finit bel et bien par précipiter la catastrophe, la rendre irréversible : le retard pris et temps perdu augmentent les effets catastrophiques, et aggrave de manière exponentielle la charge qui pèsera sur les générations futures. Le conservatisme peut être criminel.

On excuse l’objet aimé quand il commence à décevoir, on minimise les aspects décevants, on tolère ce qu’on n’aurait jamais pensé tolérer. Le seuil de tolérance remonte d’un cran au fur et à mesure que les situations insupportables se multiplient. On accepte un peu plus. Il s’agit de gagner du temps. Parfois, et je pense à ces femmes piégées dans une relation toxique, on n’a guère le choix. Pensez aussi à ces seuils de toxicité environnementaux : comment se fait-il que nous « acceptions » d’être intoxiqués jusqu’à un certain seuil plutôt qu’à un autre ? On lira à ce sujet les développements subtils de Max Liboiron, la chercheuse canadienne féministe et anti-coloniale spécialiste des micro-plastiques (Pollution is colonialism, Duke University Press, 2021).

On fait grand cas de la séparation, laquelle, par son côté parfois spectaculaire, et à tout le moins catastrophique (au sens où rien ne sera plus comme avant), se prête à une lecture tragique. Mais on oublie trop souvent de porter attention à cette période, parfois fort longue, voire interminable, qui précède la séparation, laquelle peut ressembler à une sorte d’enfer, où le sujet qui tente comme il le peut de faire durer la relation « encore un peu » (une année, un mois, quelques jours), finit par se perdre lui-même sous l’effet des mensonges et des excuses qu’il doit produire, et des promesses auxquelles il continue bon an mal an de croire (le mari pervers joue de cette propension à croire, en alternant les promesses et les menaces. Si la relation est menacée, s’il en a « trop fait », alors il se confond en excuse, promet de changer, récite son mantra amoureux, performe de manière théâtrale l’attachement, en dépit de sa toxicité.)

C’est au fond un des ressorts les plus profonds de notre capacité à tolérer l’intolérable (je pense au titre du livre de Luc Boltanski : rendre la réalité inacceptable. À propos de la production de l’idéologie dominante. Paris, Demopolis, 2008). On se demande à chaque élection pourquoi les populations exploitées par le capitalisme, qui n’ont pour la plupart aucun espoir de voir se réaliser les promesses qu’on leur fait miroiter, persiste à accorder leur voix à ceux qui les exploitent ou à défendre avec zèle les valeurs de l’idéologie bourgeoise, la valeur travail, l’éthique de la famille, la religion nationaliste, ou, pourquoi encore, notamment de nos jours, elles choisissent massivement de stigmatiser un bouc émissaire, l’étranger, l’autre racisé, plutôt que de s’en prendre à ceux qui devraient en toute logique incarner leur ennemi véritable. Il y a cet attachement à la promesse qu’on leur a faite, et qu’ils ont embrassé, la promesse de la réussite (le travail finira par payer, dans cette vie ou au-delà ?), le confort de l’alignement, la sécurité conservatrice. Comme s’il agissait de rendre hommage à ce en quoi on a cru, l’enseignement qu’on a reçu, ou la propagande dont on a été gavé. Plutôt s’en prendre aux personnes de couleur (qui menacent « nos » valeurs, ce à quoi « nous » sommes attachés, « notre style de vie » blanc, « notre culture »), que se montrer déloyal envers le socle des valeurs bourgeoises partagées (par tant de gens qui ne feront jamais que rêver de s’embourgeoiser et mourront finalement aussi pauvres qu’à leur naissance). Comme s’il ne fallait pas décevoir ces promesses de bonheur, quand bien même il n’y a aucune chance qu’elles soient tenues.

Faire durer l’attachement en dépit de tout demande du travail, c’est-à-dire un effort qui s’étend dans la durée, et implique l’exercice d’une forme de violence : envers les faits, envers le réel, et parfois, comme on le verra en évoquant l’homophobie, envers un autre objet, un contre-objet de l’attachement, qui vient incarner la menace qui pèse sur l’attachement (menace qui, en réalité, traduit ce qu’on pourrait appeler un conflit intérieur, une dégradation de la relation, et dont personne d’autre n’est coupable que soi-même). Un refus de conscience ou de lucidité en quelque sorte (qui peut, comme chacun sait, se transformer en stupidité brute, en refus délibéré de prendre soin de l’autre).

This article was updated on mars 16, 2026