De la conviction

Il y a dans l’affirmation de ses convictions une forme de violence qui renvoie à ce que j’appelle la sécurisation d’un objet auquel on prétend être attaché, une idée, une théorie, une idéologie. Cette violence se manifeste dès lors, qu’au cours d’un débat, un des interlocuteurs assène ses convictions, ce qui a pour conséquence, sinon de mettre un terme à la discussion, du moins à la déplacer « en dehors » du champ couvert par la conviction : à cet endroit, il n’y a plus de questionnement possible, puisque, comme pourrait le dire le convaincu, « sa conviction est déjà faite ».

Asséner ses convictions, c’est poser un état de fait. On pense à l’étymologie latine, qui renvoie au verbe vincere, « surmonter », « conquérir » : la victoire est déjà acquise. On entend ici la violence que j’évoquais, qu’on retrouve à bien y songer en droit, quand une preuve évidente « emporte la conviction des jurés » par exemple. La conviction vient conclure un processus de persuasion, auquel elle met un terme. Elle en est le résultat.

Ce pourquoi la conviction est réputée/prétendue inaltérable. On n’y revient pas, le problème est résolu. Il est mis un terme à l’examen de l’objet dont on est convaincu, en considérant qu’il nous appartient désormais comme une propriété inaliénable, auquel on est lié d’une manière indéfectible : nul doute ultérieur ne saurait modifier la relation à cet objet, relation en quelque sorte « arrêtée », qui ne peut plus être problématisée, historicisée. Au stade de la conviction, l’objet est devenu sans histoire.

Une conviction peut mûrir. Elle peut mûrir, c’est-à-dire qu’elle peut avoir grandi en nous, ce que j’appelais le temps de la persuasion, qui est aussi le temps des hypothèses, du doute, de l’incertitude, mais au moment où elle s’impose comme une conviction, c’est comme si on éteignait toutes les lumières de l’histoire. C’est-à-dire toute la durée requise pour arriver à sa maturation.

On voit bien alors comment la conviction rend caduque toute éthique de la discussion, puisqu’elle clôt en fait la possibilité qu’à ce sujet, ou concernant cet objet, il puisse y avoir une quelconque discussion. Une telle discussion pourrait la menacer. Affirmer ses convictions lors d’une discussion, c’est sécuriser l’objet dont on est convaincu, afin de le protéger des menaces que pourrait faire peser sur lui le prolongement d’une discussion.

La conviction m’intéresse ici, parce qu’elle décline d’une manière assez radicale un attachement « de principe » à l’objet. Elle déborde en réalité, émotionnellement, affectivement, l’assomption de vérité, ce qu’on pense être vrai, ce qu’on croit être vrai. On ajoute à l’affirmation une tonalité affective qui relève de la force. La vérité ne suffit pas au convaincu. On l’entend fort bien dans ces débats où les objections qui pourraient être faites au convaincu finissent pas n’avoir pour seule réponse : c’est ma conviction et je n’en démordrai pas.

Dire qu’on est convaincu, c’est faire quelque chose pour reprendre le titre de la fameuse étude de J.L. Austin, Quand dire c’est faire. On n’a pas besoin d’être convaincu pour dire « passez-moi le sel » ou « 2+2=4 ». (notez que dans certains contextes très particuliers, il se peut qu’affirmer que la terre est ronde devienne une forme de « conviction », si vous discutez avec un adepte de la théorie de la terre plane – lequel pour le coup, est convaincu, et vous tient donc pour convaincu à votre tour ! Ce à quoi vous pourriez rétorquer : je ne suis pas convaincu que la terre soit ronde, je le sais, c’est tout. L’intérêt ici vient de cet ajout en fin de phrase : « c’est tout », qui indique qu’on n’a pas besoin de faire violence à qui que ce soit pour l’affirmer – du reste, on ne rencontre que rarement l’occasion de l’affirmer !)

Asséner ses convictions, c’est donc « faire quelque chose ». On ne dit pas la vérité, on dit plutôt qu’on ne dérogera pas sur tel ou tel point. Ce qui en dit plus sur celui qui parle, de son attachement à l’objet dont il est convaincu, que sur l’objet lui-même, son contenu. Un des effets notoires de l’affirmation de ses convictions, c’est de faire taire toute opposition, mettre un terme aux argumentations. Pensez à ce que ça donne dans le champ des opinions politiques. Certains discours consistent littéralement en un assemblage plus ou moins serré de convictions, qui ne laissent donc aucune part à un quelconque débat.

Écoutez ce discoureur convaincu que « la nation est menacée par les terroristes », ajoutant que les terroristes, « on sait très bien qui ils sont ». Il a des réponses avant d’avoir des questions. En réalité, il y a longtemps qu’il ne se pose plus aucune question, qu’il n’a que des réponses. D’emblée, voilà ses interlocuteurs éventuels assommés par ses réponses et ses convictions. Aucune discussion n’est possible qui ne repose sur le partage des convictions assénées initialement. Si débat il y a, il ne pourra porter que sur autre chose : les propositions initiales, qui ne souffrent aucune discussion, fournissent l’arrière-plan ou la toile de fond de tout débat ultérieur. C’est ainsi que, ces dernières années, on a vu les thématiques racistes et xénophobes de l’extrême droite, de chaque côté de l’Atlantique, fournir l’agenda général des débats politiques. Comme s’il allait de soi que les nations (blanches) étaient menacées par la submersion migratoire et les menaces terroristes, au point qu’il n’est même plus pensable de soumettre ce récit délirant à la critique. Même à gauche, notez comment il est devenu quasiment impossible de mettre à l’épreuve les valeurs du travail, de la famille et de la nation.

Il n’est pas même pas nécessaire d’alimenter sa conviction avec des exemples ou des statistiques. Ce qui compte, ce n’est pas le contenu de la conviction, mais l’effet qu’elle produit sur l’auditoire : on tient gré au discoureur d’avoir des convictions. C’est même une vertu : « voilà un homme, au moins, quoi qu’on en pense par ailleurs, qui a des convictions ! ». Il leur est loyal, et on approuve cette loyauté. Ce qu’il dit peut s’avérer complètement faux, ou largement discutable, peu importe.

Dépenser autant d’énergie à affirmer ses convictions, au point de n’avoir rien d’autre à dire, c’est certainement se protéger de la menace de la discussion, et des objections possibles. Remettre de l’histoire dans ses récits « qui vont de soi », faire la généalogie de ces convictions partagées, les mettre à l’épreuve du réel, travail harassant – qui pourrait même vous conduite en prison un de ces jours. N’oublions pas, comme je l’indiquais plus haut, que la conviction est une forme de violence, et même un acte – et non pas un discours de vérité, dont le convaincu n’a cure en réalité. Ce qu’il veut, c’est conformer le réel à ses convictions : et force est de constater que bien souvent, quand le convaincu est aussi celui qui possède le pouvoir, ses propos ressemblent à des prophéties auto-réalisatrices.

This article was updated on mars 4, 2026