Cruelles ambivalences (promesses déçues)

C’est la promesse de bonheur à laquelle il est associé qui nous rend l’objet attachant (ce « cluster de promesses », dont parle Laurent Berlant). L’attachement relève donc en partie de l’imaginaire, au sens où ce que la promesse promet n’est pas encore (et pourrait n’être jamais). La rencontre avec l’objet ne suffit pas à rendre compte du lien spécial qui se crée alors : les descriptions qu’on peut en faire (« comment vous êtes-vous rencontrés ? ») paraissent toujours insuffisantes. C’est plus encore que le seul aiguillon du désir – car de toute rencontre intensifiée par le désir ne naît pas forcément une relation d’attachement. L’aventure d’un soir peut donner lieu à une relation intensément désirante, mais le bonheur qu’elle promet est, éventuellement, consommé dans l’instant. Elle est sans lendemain. S’il y avait un lendemain, et d’autres jours par la suite, alors on pourrait parler d’attachement. Comme s’il restait autre chose à vivre, d’autres promesses que la première nuit n’avait pas satisfaites, des possibilités non encore épuisées. Quand une relation devient une relation d’attachement, elle est débordée par un désir qui n’est pas satisfait et se trouve comme projetée dans l’avenir, à titre de promesse.

C’est pourquoi, d’une manière paradoxale, la promesse porte déjà en elle la possibilité de la déception : ce que la promesse promet n’est pas assuré. Si tel n’était pas le cas, il s’agirait juste de prédire le futur. Tiresias et Cassandre ne promettent rien. Parce qu’ils savent ce qui adviendra. Les experts du climat ne promettent rien : ils énoncent des probabilités concernant l’évolution du climat futur (et on ne saurait être déçu de ce qui adviendra.) On peut rejeter les prédictions dans la mesure où elles ne nous conviennent pas. Ce faisant on dénie à ceux qui les ont faites leur statut de prophète ou de devin, ou bien la qualité de l’expertise des climatologues. Mais on ne peut leur reprocher d’avoir fait de fausses promesses (juste d’avoir éventuellement tort). La prédiction nous entraîne sur le terrain du savoir, qui n’est certes pas dénué d’affects, de sentiments ou d’émotions. Il n’est que de constater la violence qui s’abat sur les mauvais augures : Tiresias, parce qu’il a vu la déesse en sa nudité est puni de cécité (et devient une figure queer, qui change de sexe, livré à la métamorphose). Cassandre, qui s’est refusé à Apollon, sera punie de n’être jamais crue. Et les experts du climat sont livrés à la vindicte des climato-sceptiques, parce qu’ils sont porteurs de mauvaises nouvelles (le messager se confond avec le message et devient la mauvaise nouvelle – le mauvais objet).

On pourrait distinguer aussi la promesse du pari. Le parieur sait bien qu’il se livre au hasard. Promettre, a contrario, c’est faire advenir quelque chose. C’est la dimension performative de la promesse qu’avait subtilement mise en lumière J.L. Austin. Le parieur ne fait pas grand-chose pour faire advenir le futur auquel il aspire. Il peut éventuellement, comme dans de nombreuses cultures, s’attirer des faveurs surnaturelles en recourant à l’intervention de chaman, de prières, ou d’autres techniques d’intercession avec des puissances supérieures à la sienne. Promettre, au contraire, engage, se décline dans un ensemble d’actes, de paroles, d’affects. Il faut donner des gages que la promesse n’est pas un vain mot. C’est pourquoi d’ailleurs l’attachement demande d’être confirmé : « M’aimes-tu vraiment ? », « Demeures-tu réellement fidèle à cette idée ? » « Qu’es-tu prêt à faire pour prouver ton attachement ? » (« sacrifier sa propre vie », comme l’évoquait un général d’armée récemment, envisageant l’imminence d’un conflit militaire, sacrifier sa propre vie au nom de l’attachement à la nation).

Les promesses de l’attachement ne sont pas non plus réductibles à la satisfaction ou l’insatisfaction que suscite la consommation d’une marchandise. Ce que l’on consomme procure une satisfaction ou une insatisfaction immédiates, et, dans le premier cas, le consommateur peut être tenté de répéter l’expérience, en se procurant le même produit à l’avenir, afin de renouveler cette expérience. La consommation répétée peut finir par lasser, et l’objet devenir décevant quand on s’en gave. On reconnaît ici la logique brutale et misérable de l’addiction. L’addiction peut-elle être considérée comme une forme d’attachement ? Le chef-d’œuvre de Malcolm Lowry, Sous le volcan, explore cette question de manière remarquable. Le Consul se débat précisément entre l’attachement qu’il éprouve pour Yvonne, sa femme, et l’alcool, l’objet dont il est dépendant. Les deux objets sont, de son point de vue ambivalents, précisément dans la mesure où ils entrent en conflit. Mais l’alcool est-il un objet d’attachement ? N’est-il pas le moyen d’oublier la culpabilité qui le hante (relative à une faute qu’il a commise dans le passé) ?

L’objet de l’attachement, parce qu’il est tourné vers le futur en suscitant des attentes, en promettant une vie meilleure, ressemble fort au pharmakon du Phèdre de Platon, commenté par Derrida : une entité ambivalente. Le soin qu’il promet est indissociable du risque d’intoxication dont il menace le sujet (et dont le sujet se sait parfois menacé : on peut décrire la relation amoureuse comme une addiction, une dépendance, une maladie – l’amour queer peut être qualifié de maladie à soigner. On propose des thérapies de conversion, visant à réorienter, comme le dit Sara Ahmed, l’enfant queer turbulent, capricieux, en proie à des pulsions sauvages, vers l’amour hétérosexuel).

Pour que se perpétuent les bienfaits de l’objet auquel on s’attache, pour qu’il « tienne ses promesses », il faut y mettre du sien. Toute histoire d’amour durable repose sur des compromis, des arrangements, explicites ou implicites. C’est parfois le royaume des techniques de négation qu’ont décrites les psychanalystes : refoulements, clivages, identification projective, défense maniaque, dénis. Je songe par exemple à ces personnalités admirées, auxquelles il arrive qu’on rende un véritable culte, un attachement inconditionné, ou prétendu tel. Quand des aspects de la personnalité moins admirables ou des épisodes biographiques honteux, criminels, immoraux, de l’idole se font connaître, la déception menace, d’autant plus douloureuse qu’on aura cultivé affectivement son attachement (comme on rend un culte) et déclamé de manière récurrente sa foi publiquement. Il n’est pas rare que, dans un premier temps, les « mauvaises nouvelles » qui viennent détériorer l’objet admiré ne soient pas crues (ne puissent pas être intégrées au portrait qu’on s’est donné de l’objet). On a compris récemment comment les institutions religieuses sont parvenues, des décennies durant, à dissimuler les pratiques les plus inavouables en leur sein, en s’efforçant de retarder le moment de la déception, la crise de l’attachement. Retarder, ou, peut-être, espérer enfouir à jamais la vérité. Refuser d’abandonner l’objet détérioré peut, dans ces moments de crise, se révéler comme un acte de foi, de loyauté, qui persiste à s’affirmer en dépit de l’accumulation des « mauvaises nouvelles ». Comme s’il valait mieux, en continuant de défendre l’objet coûte que coûte, se mentir à soi-même plutôt qu’admettre l’ambivalence de l’objet et subir la douleur d’un renoncement. Lequel renoncement signifie aussi la peine d’un narcissisme humilié, car il faudrait alors admettre qu’on avait été floué. On sait quelles conséquences dramatiques peuvent découler de ces pratiques qui visent à sauver l’objet : plus vous persistez dans la foi, en dépit des preuves du caractère ambivalent, malsain, toxique, de l’objet, plus il devient difficile d’accéder à cette lucidité qui pourrait vous en libérer. Cela requiert des efforts, implique d’apprendre à tolérer des sentiments contradictoires, des ambiguïtés, des ambivalences. On peut haïr ce qu’on a aimé précisément dans la mesure où on l’a aimé, et qu’on a accompli des efforts pour perpétuer cet attachement.

C’est la raison pour laquelle tout attachement dans sa durée est accompagnée d’une forme de mélancolie parce que, le temps passant, s’avance la possibilité que l’objet soit perdu ou dégradé d’une manière ou d’une autre, et délaissé par nous. Comme si l’objet, dit-on, nous abandonnait, alors qu’en réalité, la plupart du temps, c’est notre attachement qui se délite, son intensité qui s’affaiblit, le lien qui se défait. L’objet idéalisé, qu’on avait espéré figer (sécuriser) dans un présent éternel, finit par changer, se transformer.

La question se pose alors de savoir si l’attachement dépendait dès l’origine d’un processus d’idéalisation. Ou bien si c’est l’objet lui-même qui s’est dégradé. Est-ce parce qu’il avait idéalisé à l’origine la relation, peut-être par naïveté, qu’un couple se défait en constatant sa méprise ? Ou est-ce la relation qui s’use, son intensité qui diminue, l’amour qui reflue, en vertu de processus propres à l’objet ? Usure normale ou « l’illusion qui succombe à la lucidité » ?

La mélancolie n’est pas seulement le sentiment produit à l’occasion du détachement, ou qui s’installe après lui, mais elle vient hanter parfois la relation d’attachement dès le début, et, sans doute, particulièrement les relations les plus passionnelles. La passion amoureuse porte en elle-même la perspective de sa propre dégradation : on devine que son intensité initiale finira par diminuer, jusqu’à peut-être s’éteindre, ou, n’être plus que le souvenir de l’intensité vécue naguère. Prolonger l’attachement, en dépit ou à cause de la perte constitue une sorte de défi à l’entropie et au devenir. On voudrait « arrêter le temps » pour sécuriser le présent (ou le souvenir du passé dans le présent).

Cet « optimisme cruel », pour rependre l’expression de Lauren Berlant, que porte de manière intrinsèque tout attachement, suscite un engagement intenable, mais vital, car c’est sur ce genre d’engagement dans le futur, ou, si l’on préfère, ces promesses qu’on se fait à soi-même et aux autres, que repose la continuité même de nos existences, la consistance de notre personnalité. Comme si, embarqué dans le flux du devenir, le sujet, pour ne pas se disloquer, éprouvait l’irrésistible besoin de s’ancrer quelque part. L’instinct de conservation si vous préférez. Ce quelque part peut être un endroit où vivre, un objet matériel auquel s’arrimer, ou bien une personne à aimer (quoi qu’on entende par là).

Le problème, c’est que, ce faisant, ces séries d’attachement finissent par embarquer tout un monde de possibilités avec elles. Ici gît le secret de la puissance des alignements sociaux et moraux. L’angoisse, que les existentialistes considéraient comme un élément fondamental de la condition humaine, suscite en retour ce besoin d’ancrage, de répétition, de familiarité, et, comme disent les féministes, de reproduction. La reproduction, à travers l’éthique de la famille et du travail notamment, tire sa force de ce besoin de sécurité. L’alignement ou le réalignement du désir sur des attachements à des « valeurs partagées » – la « bonne vie » fordiste dans le film de Sam Mendes Revolutionnary Road par exemple – simplifie l’existence en fournissant des réponses, ou plutôt des scripts pré-écrits, disponibles, aux perspectives affolantes du désir. Comme autant de limites, de frontières (aller au-delà de ces limites prescrites, voir ces limites comme des limites, c’est explorer le monde de manière queer). Il est frappant que l’expérience de « tomber amoureux/amoureuse », qui semble toujours au premier abord unique et singulière, révolutionnaire, finisse la plupart du temps par se couler dans le moule de la banalité, et par ressembler à d’innombrables autres relations.

This article was updated on mars 16, 2026