Conservateurs et réactionnaires
La remarque d’Anna Arendt dans « la crise de l’éducation », selon laquelle, en vieillissant, on tend à devenir conservateur, alors que le progressisme ou la révolution seraient plutôt l’apanage de la jeunesse, est très intéressante du point de vue de la théorie de l’attachement. En effet, le conservateur, et plus encore le réactionnaire, est celui qui tente de conserver l’attachement à des objets auxquels il a été attaché par le passé, et dont il a le sentiment qu’ils sont menacés de disparition, qu’ils pourraient être perdus. L’affaire est plus dramatique, voire tragique, chez le réactionnaire qui pense que ses objets sont déjà perdus, et que la menace n’est pas située dans le futur, auquel cas il suffirait de prendre des mesures (conservatrices) pour s’en protéger, mais qu’elle est déjà là, pas seulement « à nos portes », mais dans nos foyers, au sein même des intimités corrompus et décadentes qui peuplent la nation défaillante (raison pour laquelle les réactionnaires sont tellement préoccupés par la sexualité, l’intime, comme l’a magistralement montré Lauren Berlant dans The Queen of America Goes to Washington City: Essays on Sex and Citizenship. Duke University Press, 1997.)
Je parle de tragédie en évoquant la rhétorique du réactionnaire, parce que le ton qu’il adopte est volontiers apocalyptique. Il semble savoir déjà comment tout cela va finir (la décadence!), alors que le conservateur semble le vivre de manière plus apaisée, il lui reste du temps s’il met tout en œuvre pour sécuriser le style de vie « passé ». Ce pourquoi il s’occupe principalement à assurer la reproduction du système qui lui permet de conserver les objets auxquels il est attaché, la famille, le travail, la nation, les hiérarchies, et il s’oppose, au nom de la raison, aux passions émancipatrices et révolutionnaires. Le travail du conservateur vise avant tout à prévenir que rien n’arrive qui soit assez puissant pour bouleverser l’état de fait présent. Maintenir chacun à sa place, et s’il accorde parfois des privilèges à de nouveaux venus, c’est à dose homéopathique, et en n’ayant pris grand soin de s’assurer de la loyauté des « nouveaux riches » à l’égard de la distribution du pouvoir et de la richesse.
Le réactionnaire, lui, va beaucoup plus loin dans la mesure. Il vit dans une permanente intranquillité. À sa manière, il vit l’histoire comme un révolutionnaire, ou plutôt un contre-révolutionnaire. Il veut changer le monde, mais pas dans l’idée d’en inventer un nouveau, tout au contraire ! Il rêve de rétablir un monde passé. Le révolutionnaire progressiste sait que le monde dont il rêve n’existe pas encore, et n’a jamais existé, qu’il faut l’inventer, se confronter à l’incertitude et se munir d’utopies. Le réactionnaire considère que le monde auquel il aspire a déjà existé par le passé – il n’en a que pour l’origine, la patrie, une nation pure censée avoir existé un jour, être devenue impure, et qu’il lui incombe aujourd’hui de purifier. Tout ceci n’est qu’une fabrication fantasmatique, qui ne tient qu’à grand renfort de torsions des évènements, de re-écritures de l’histoire, de négationnisme pour tout dire, mais son mérite et son succès vient de sa simplicité, laquelle, comme toujours, confine à la stupidité.
L’enjeu de la préservation du style de vie, de la culture, de la « civilisation », de l’identité nationale, est évidemment fondamental en politique et détermine en partie ce que signifie être de droite ou être de gauche, même si à gauche, évidemment, on trouve aussi des conservateurs et des réactionnaires. Ce sentiment s’ancre en partie dans nos biographies personnelles, dans la mesure où nous avons tendance, l’âge venant, comme le suggère H. Arendt, à idéaliser parfois le passé. Je précise parfois parce qu’il arrive dans bien des cas que le passé ne présente aucun trait qui le dispose à incarner un idéal : il peut avoir été vécu au contraire comme un enfer, une succession d’horreurs, dont on est au contraire très heureux d’être parvenu à s’extirper.
[Rappelez-vous la maison de votre enfance, murmurait à voix douce une psychologue dans un atelier de relaxation. C’est à quoi j’avais répondu que je n’avais pas de maison, mais vivais dans un huitième étage d’une tour HLM bruyante et malodorante. Et qu’il m’était donc impossible d’accéder à un état relâché en remémorant la maison de mon enfance, qui était en réalité un lieu de promiscuité, de bruit, de violence, qui n’avait rien d’apaisant. L’anecdote est intéressante parce que la proposition de la psychologue était fondée sur une sorte d’universalisation de conditions de vie qui ressemblent en réalité à des conditions de vie plutôt bourgeoises, et qui n’ont absolument rien d’universel. Elle faisait de ses souvenirs d’enfance personnels une expérience supposément partagée par tout le monde et donc naturellement transférable à tous ses patients. Elle occultait donc en quelques mots, susurrés d’une voix ténue, une grande partie de l’humanité. La plus grande violence peut être prodiguée avec la plus grande douceur. Et c’est la raison pour laquelle je m’en étais indigné avec une certaine ironie qui l’avait évidemment embarrassée et avait rendu la suite de la séance pour elle très inconfortable. Ce dont elle s’était plainte d’ailleurs à ses supérieurs. J’aime donner cet exemple qui illustre fort bien la manière dont circulent « à bas bruit », sans qu’on y prenne garde, et parfois sous les atours les plus bienveillants, les valeurs de la reproduction sociale, ce que Raymond Williams appelle les « structure of feelings ».)
