Bons et mauvais objets de l'attachement
La vie quotidienne, et le style de vie qu’elle épouse, consciemment ou non, peut-être décrit comme la distribution des bons et des mauvais objets de l’attachement. En ce sens, le détachement peut être considéré comme une vertu, quand il s’agit de s’éloigner ou mettre à l’écart les mauvais objets. On négocie ses attachements avec soin. Par exemple, des accumulations d’expériences d’attachements devenus toxiques fournissent un enseignement, lequel se traduit dans une sélection plus prudente et plus drastique des attachements futurs. La valorisation de l’autonomie et de l’indépendance dans le style de vie du sujet néolibéral incite à n’accorder la priorité qu’à certains objets et refuser ou se méfier des autres – accorder la priorité au travail plutôt qu’à l’amour n’est pas rare dans les biographies néolibérales : le succès dans les affaires, la réussite économique et l’enrichissement financier, objectifs prioritaires à l’horizon du sujet néolibéral, priment sur tout le reste, et supposent une capacité à « ne pas s’attacher outre mesure », et au détachement.
La mode de la « méditation en pleine conscience » s’accommode fort bien des injonctions du sujet néolibéral. Elle vise à évacuer de la conscience tous les objets préoccupants, y compris ceux auxquels on est habituellement attaché, pour laisser des connexions s’opérer avec des objets qui sont habituellement relégués à l’arrière-plan, non aperçus. Il faut diminuer l’intensité de la nervosité du monde quotidien. Une visée thérapeutique. Se relaxer. Atténuer la fébrilité. Afin d’augmenter, pour répondre aux nécessités de l’approvisionnement du flux tendu de la vie contemporaine, l’intensité de l’attention au travail (ou à tout objet prioritaire). Le rythme de la vie scandé par la gestion des intensités, qui est donc aussi une économie de l’attachement et du détachement. Prendre des congés relève de la gestion avisée, prudente, de sa vitalité : il faut se reposer, de détacher, prendre un peu de recul, afin de retourner au travail dans les meilleures dispositions, « regonflé à bloc », « prêt à tout casser ». L’injonction au détachement renforce en réalité et rappelle le devoir de s’attacher aux bons objets, ceux qui concourent à la réalisation des « objectifs » qu’on s’est fixé (ou que l’entreprise ou l’État ont fixé pour vous).
Sont rendus suspects tous les autres attachements. Ils sont relégués dans l’ordre des priorités. Les objets privilégiés, prioritaires, dans le style de vie mainstream néolibéral, sont, dans le désordre, le travail, la famille, et la nation, lesquels constituent les pôles de l’orientation générale de la citoyenneté contemporaine, le récit insistant répété mille fois, qui devient comme le sol et le ciel et les murs de la maison au sein desquels nous sommes censés habiter.
S’attacher au mauvais objet, c’est s’exposer au risque de la dépendance. C’est une faiblesse. Aimer est une faiblesse. Une distraction. Un divertissement. Cela vous divertit, il faut bien se divertir de temps en temps, mais à condition de savoir revenir aux choses sérieuses. Il faut bien baiser de temps en temps, pour des motifs hygiéniques, biologiques, pour l’ « équilibre » personnel, comme on prend quelques jours de congé pour se « ressourcer ». « Il faut bien que le corps exulte ».
On pense à la frontière sans cesse rappelée entre les objets sérieux, prioritaires, et les autres objets frivoles, de moindre importance, le loisir, le hobby, le divertissement. Il ne faudrait pas que ces objets débordent du domaine marginal, périphérique dans lesquels ils sont censés demeurer.
[Archive personnelle. Combien de fois ai-je entendu, au sujet de mon travail d’écriture, qu’il s’agissait là d’un loisir, d’un hobby, d’une passion. Notez le mot « passion » qui renvoie à un affect et non pas à la raison. Comme si, à partir du moment où vous n’êtes pas publié, où vous ne gagnez pas d’argent avec vos textes, quand bien même vous passez le plus clair de votre vie à écrire, à faire de la recherche, ce n’est pas considéré comme une activité sérieuse, mais un passe-temps (comme « se promener », « faire du sport », « jouer », « regarder la télévision », etc.)]
Un plaisir marginal et donc toujours vaguement coupable, comme la masturbation ou le sexe hors mariage, c’est-à-dire la sexualité non orientée vers la famille, la reproduction, l’entretien de la famille, l’hygiène du couple, l’entretien de la conjugalité. Baiser au sein du couple conforte et assure la pérennité du couple. Il faut baiser (régulièrement) pour entretenir l’idéal de la famille. C’est autorisé, et ce pourrait même être un devoir (« conjugal »).
Certains attachements ne sauraient être pris au sérieux.
[Archive personnelle. La boussole amoureuse. Une grande part de ma biographie s’est orientée autour d’attachements considérés comme marginaux : la vie queer, l’amour, la randonnée, la littérature, la recherche hors cadre institutionnel. Le mot « randonnée », dans lequel s’entend le mot « random », aller au hasard, se laisser porter par des objets marginaux, qui ne contribuent nullement à la réussite économique, non-prioritaires (dans la perspective néolibérale). Une lutte continuelle, plus ou moins conscientes, mais à vrai dire, la plupart du temps, viscérale, physique, sentimentale, contre les normes qui reviennent sans cesse rappeler au devoir, la famille, le travail et la nation, lutte qui épuise, qui devient comme un travail.]
