Attachement et bonheur

Les théories de l’attachement et du bonheur sont fortement liées. Il paraît logique qu’on ne s’attache qu’à un objet qui promette le bonheur ou bien, à minima, une amélioration, une satisfaction. Les objets d’attachement portent en eux des promesses de bonheur. C’est ce qui les rend attachants.

Comme toute promesse, ils pointent vers un futur, ils s’orientent vers une satisfaction à l’avenir, la réalisation de possibilités encore latentes, c’est-à-dire en attente. C’est cela la promesse.

Ce faisant, parce qu’ils recèlent des promesses, parce qu’ils ne sont pas encore achevés, que ces promesses ne sont pas encore toutes déployées, alors ils sont aussi sujets à la menace. Si ce que promet la promesse était certain, si sa réalisation était inévitable, alors elle ne serait pas une promesse. Une loi de la physique ne contient en soi aucune promesse. Une prédiction n’est pas une promesse. Autrement dit, l’éventualité que la promesse échoue à réaliser ce qu’elle promet ou bien qu’elle déçoive les attentes qu’elle porte, est intrinsèque à la promesse elle-même. En vérité, une promesse ne peut qu’être déçue. Pas qu’elle entraîne forcément une déception. Une promesse peut échouer sans que l’on soit déçu. Parce que, le temps passant, on a fait le deuil de la promesse initiale, qu’on n’est plus attaché aux promesses que l’on avait faite, ou que d’autres nous avaient faites. On a changé de voie. On a quitté la voie tracée par la promesse pour emprunter d’autres chemins. La personne que je suis devenue n’est plus la même que celle que j’étais autrefois : ses désirs et ses aspirations ont changé, ce que j’ai appris des expériences passées m’a transformé.

Faire une promesse a toujours une tonalité dramatique. Car faire une promesse, c’est toujours s’engager à la tenir. On lira bien sûr J.L. Austin sur le caractère performatif exemplaire de la promesse. La solennité de la promesse déclarée devient plus dramatique quand elle est faite à / devant un autre, qui en devient le témoin ou le principal concerné (« je te promets ») et, a fortiori, proférée devant une institution comme l’Église ou un juge. La promesse faite à soi-même est assurément moins dramatique comme ces résolutions de fin d’année qu’on ne tient que rarement). comme si la présence de l’autre à cet endroit accentuait la menace d’être pris en défaut. Elle oblige à tenir sa promesse et donc à faire preuve de loyauté. On s’engage à donner des gages de loyauté dans le futur. À défaut de tenir sa promesse, on se doit d’y être fidèle et de persister dans cet objectif. On reconnaît là le moment de l’adhésion manifeste, spectaculaire, solennelle. Le mariage, de ce point de vue, constitue l’institution emblématique qui noue à la fois la promesse (de bonheur) et l’attachement, qui lie, avec la force d’une obligation, l’intime et le social, le domestique et le politique. C’est la raison pour laquelle, dans la critique des idéologies dominantes, le mariage reste un événement marquant. Le mariage est une manière très commune de consolider l’attachement. Évidemment il peut s’agir de la manifestation mutuelle d’un engagement dans l’attachement, mais il se fait toujours aux yeux des autres, il s’inscrit dans leur réseau social straight. La promesse de mariage laisse deviner ce qu’on attend du couple. Il répond à un horizon d’attentes prédéterminées. Comme si l’amour qu’on se porte ne suffisait pas à sécuriser suffisamment l’attachement. Il inscrit dans la durée, dans l’éternité. Peu importe que le divorce suive généralement le mariage à un moment ou un autre. C’est très intéressant si on considère le mariage queer. Là aussi il s’agit de sécuriser un attachement, mais plus encore de rendre acceptable et convenable la relation homosexuelle. De la remettre dans le droit chemin en imitant la relation hétérosexuelle. Il faut lever le doute concernant la capacité d’un couple du même sexe à mener une vie heureuse, c’est-à-dire fonder une famille élever des enfants, etc. Le soupçon est grand que le couple homosexuel fasse passer son plaisir vicieux, coupable, pervers, avant la satisfaction des besoins sociaux, la reproduction dans tous les sens du terme. Il faut pour qu’il soit assuré que les homosexuels assurent eux aussi, à leur manière, la reproduction symbolique sociale des valeurs. Il est sans doute rassurant de voir, comme aux Pays-Bas les homosexuels gays voter massivement pour l’extrême droite, embrasser les idéaux nationalistes.

Je pense aussi à l’entretien embauche ou encore le dossier bancaire de demande d’emprunt. Toutes ces situations où il faut montrer patte blanche. Leur accumulation fonctionne comme un rappel régulier des attentes de régulation de l’existence, suscite un travail de conformation, d’alignement aux idéaux généraux. Vous devez manifester votre loyauté à ces attachements pré-établis.

Se marier, trouver un emploi, emprunter, faire des enfants, etc. Les relations de parenté, organisent le social en distribuant les places centrales et relatives (penser au sens du mot anglais « relatives »). Elles déterminent à l’avance (avant la naissance) les places qu’on pourra y occuper, les places préexistantes qui sont disponibles – aussi bien dans le genre que dans la hiérarchie sociale, selon des critères sexistes, économiques et raciaux. Être la femme de, la mère de, la sœur de. Le destin des femmes, encore aujourd’hui quoi qu’on en pense, c’est d’être « relatives », « parentes ».

La promesse de bonheur convoque l’imaginaire de la vie bonne. Tu te marieras avec un homme bien, tu feras des enfants. Un homme qui t’apportera un certain confort économique (par son travail, ses revenus, son patrimoine), la sécurité de l’attachement. La sécurisation est contenue dans le modèle dominant de l’attachement. La liberté est déjà suspecte. Il faut, pour être heureux, sécuriser, stabiliser, se vouer à la répétition, se tenir à sa place, faire en sorte que rien n’arrive qui n’aurait pas été attendu. C’est autour de la figure de l’homme stable, blanc, d’âge mûr, qui sait gérer ses pulsions, le bon père de famille protecteur, le bon économe, qui veut le bien de sa famille, que s’organise la vie bonne, les promesses de bonheur. C’est lui qui assure la sécurisation de l’objet. C’est à partir de lui, de ses compétences, qu’un bonheur est susceptible de se construire et de perdurer. C’est en se soumettant à lui qu’on assure l’accès au bonheur. S’ordonner à l’intérêt de l’homme blanc bourgeois d’âge mûr, c’est s’orienter vers le bonheur de toutes celles et ceux dont la bonne vie dépend de cet intérêt – de son bonheur à lui. Son désir fixe le cap général (dans la famille, l’entreprise, l’état, etc.) parce que sa volonté ne peut qu’être bonne et éclairée. Il sait ce que tous les autres ignorent (sans même qu’il ait besoin de le savoir, de l’expliciter : il lui suffit d’être ce qu’il est, de poursuivre ses intérêts personnels pour faire le bien autour de lui : la figure du notable me vient ici à l’esprit, « quelqu’un de bien »).

Ce qui arrivera doit avoir été déjà pensé. Ce qui arrivera est déjà arrivé. C’est là où, de manière évidente, le contenu de la promesse, sa structure même, pointe aussi vers le passé et pas seulement vers l’avenir. Ce qui est déjà là, le monde prédécoupé, la hiérarchie des arrière-plans, les valeurs, tout cela est sécurisé à l’avance. Et quand cela ne l’est pas suffisamment, on s’empresse de remettre un tour de vis : le moment réactionnaire que nous vivons en Europe est typiquement un de ces tours de vis, quand la sécurité du privilège blanc et mâle se sent menacé.

Le bonheur straight se présente comme un questionnaire avec des cases à cocher. Ces questionnaires sont des outils d’alignement. Un outil politique qui apparaît comme tel précisément au moment où vous ne pouvez pas remplir ou cocher les cases sans mentir, sans embarras, sans avoir l’impression de caricaturer votre propre existence, d’imiter quelque chose que vous n’êtes pas. Vous ne pouvez pas vous inscrire, littéralement, dans ces cases. On ne vous pose pas les bonnes questions. Votre existence ne se coule pas dans le questionnaire, dans les voies ouvertes (qui sont autant de voies fermées), les propositions du questionnaire : proposer des chemins, c’est aussi fermer d’autres chemins. Le questionnaire est donc l’outil préféré des institutions. Il fait quelque chose en prétendant se contenter de recueillir des informations. Il canalise, domestique, réduit, nie, passe sous silence, discipline. La bureaucratie n’a rien de neutre politiquement. On pense aussi à l’entretien d’embauche, l’effort qu’on doit faire pour s’ajuster, et la peur de ne pas être ajusté. Préparer un entretien d’embauche, c’est faire un travail d’ajustement. On doit réaménager son CV, à défaut de réaménager sa vie. Tordre son passé, le récit de soi, sa biographie, pour la faire entrer dans les cases et satisfaire les attentes de l’institution (le « grand autre »). Quand bien même vous n’avez fait, délibérément ou pas, que décevoir ces attentes. Et d’une certaine manière, toute l’existence peut devenir un travail d’ajustement afin de venir conforme, ajusté, et donc de faire advenir les promesses de bonheur contenues par exemple dans un questionnaire.

This article was updated on mars 3, 2026