Archives du deuil

Sarah Ahmed, dans The Politics of Emotion, propose des analyses extrêmement fines sur le « chagrin queer ». Je traduis un passage.

"Ici, j’ai suggéré qu’un tel chagrin refusait de laisser partir l’objet et que ce refus autorisait l’objet aimé à demeurer vivant à titre d’impression, une sorte d’aliveness (un « être encore vivant »), une vivacité qui continue de perdurer à travers le partage des impressions. J’ai aussi ajouté, argumenté, que l’échec de cet objet du féminisme à être sécurisé était précisément ce qui autorisait le féminisme à devenir un mouvement."

En lisant ces lignes, je pense évidemment à certaines de mes propres histoires d’amour, qui peuplent quelques tiroirs de mes archives amoureuses, histoires qui se sont soldées parfois par des échecs, des refus, d’où émerge une forme de chagrin, de la peine, un sentiment mélancolique. Comme si nous refusions de laisser partir l’objet aimé, que nous en cultivions la présence, tout en nous efforçant, dans le même temps, de le laisser partir : c’est souvent ainsi, dans ces mouvements contradictoires, que se fait le deuil, ce que Freud appelle proprement le travail du deuil. L’objet autrefois aimé ne disparaît pas tout à fait : il demeure à titre d’impression, comme le dit Sara Ahmed, vient prendre place dans une archive, une archive émotionnelle, une archive du désir, témoignant de ce qu’on a été capable d’éprouver à un moment dans sa vie, l’archive d’avoir été amoureux. Une vague douleur subsiste parfois, qui revient parfois nous hanter quand nous ouvrons nos archives, se manifeste quand de nouveaux élans amoureux nous saisissent, quand un nouveau désir se fait sentir, comme si l’orée d’une nouvelle relation amoureuse convoquait les relations passées. Alors nous nous souvenons, mélancoliquement, de la douleur éprouvée naguère. Et ce souvenir peut parfois nous freiner dans l’attachement auquel nous invite cette nouvelle relation. Nous craignons de revivre la douleur archivée. Pour cette raison, certaines personnes se défendent de leurs propres émotions, tentent de prévenir un attachement excessif, voire, refuse toute relation nouvelle, par crainte de revivre les douleurs passées. Elles anticipent la perte de l’objet ou sa dégradation, et cette anticipation se traduit par un refus (de toute relation amoureuse nouvelle).

Dans mon cas, la difficulté à faire le deuil d’un amour empêché, ou d’un objet perdu, est précisément ce qui me conduit à écrire, qui me met en mouvement, peut-être vers d’autres objets, l’écriture, la pensée, la photographie, la musique, comme si j’avais été vacciné contre le chagrin mélancolique. Il me semble parfois n’être rien d’autre qu’une machine à transformer ces affects de tristesse, ces peines, le chagrin, en quelque chose d’autre, qui peut devenir un nouvel objet de joie, d’intérêt, vers lequel je peux orienter mes passions, mon énergie. Cela ne marche pas toujours, mais le deuil se fait, et l’écriture constitue une part du travail de deuil.

Le mélancolique peut difficilement faire cela dans la mesure où son refus de perdre l’objet est radical, devient le lieu d’une revendication. Il réclame le droit de ne pas avoir perdu ce qu’il a perdu. Et sa peine devient elle-même un article de droit. Il considère sa peine comme trop immense pour pouvoir être jamais soignée. Il est une offense au concept même de résilience (ce pourquoi j’éprouve une sorte de sympathie à son égard). Le deuil serait pour lui une manière de dégrader volontairement l’objet, c’est-à-dire, en réalité, le sentiment qu’il a éprouvé vis-à-vis de cet objet, ce pourquoi il refuse de faire le travail du deuil. C’est en hommage à la passion qu’il a éprouvée, ce qu’il a investi personnellement dans cette histoire, qu’il refuse de la laisser se dégrader, et de laisser l’objet partir.

This article was updated on mars 3, 2026