Alice Munro et la limite de l'attachement

Un extrait d'une nouvelle d'Alice Munro ("L'Autobus de Bardon", tiré du recueil Les Lunes de Jupiter, traduction Colette Tonge), dans lequel l'autrice décrit avec finesse et profondeur ce moment où le seuil de tolérance finit par être dépassé dans la relation qui fut autrefois une relation d'amour. 

« D’abord, je nageais dans les souvenirs. C’étaient ces images détaillées, répétées, qui me soutenaient. Je n’essayai pas de les refouler, je ne le voulais pas. Plus tard, j’aurais voulu. Elles étaient devenues une vraie plaie. Elles ne faisaient qu’exciter le désir, le regret et le désespoir, trio de malheureux chats sauvages enfermés dans des cages, qu’on avait installés en moi sans ma permission, ou du moins sans que je sache combien de temps ils allaient vivre, ni quelle serait leur férocité. Les images et le langage de la pornographie et de l’amour se ressemblent : monotones, d’une séduction mécanique, conduisant rapidement au désespoir. Voilà ce qui m’occupait l’esprit, et qui peut encore l’occuper. J’ai beau m’efforcer d’être vigilante, de faire des lectures sérieuses, il m’arrive encore de m’enfoncer dans ces images, avant d’avoir eu le temps de m’en apercevoir. »

(...)

« En même temps je me dis qu’il faut lâcher prise. En fait, ce qu’il faut décider, c’est de savoir si l’on veut ou non être fou, et je n’ai pas l’énergie, la volonté absolue, brûlante, qu’il faudrait pour choisir la folie permanente.

Il y a une limite à la dose de souffrance et de désarroi qu’on peut supporter par amour, tout comme il y a une limite à l’étendue du désordre qu’on peut tolérer dans une maison. Impossible de connaître d’avance cette limite, mais on la connaît quand on l’a atteinte. Cela, j’en suis convaincue.

Quand on commence réellement à lâcher prise, voici ce qui se passe : d’abord une petite douleur furtive, qui vous étreint là où vous ne l’attendez pas ; ensuite, une sensation de légèreté. Cette légèreté mérite considération. Ce n’est pas un simple soulagement. Il y entre un étrange plaisir, sans méchanceté ni masochisme, qui n’a rien de personnel. C’est un plaisir injustifié, ressenti lorsque l’on s’aperçoit que les plans ne collaient pas, que l’édifice ne pouvait tenir, le plaisir de reprendre en considération, depuis le début, tout ce qui, dans la vie, est contradictoire, persistant et désagréable. Je crois que c’est cela. Je crois qu’il y a en nous quelque chose qui veut que l’on se sente rassuré sur tout cela, quelque chose qui va de pair – tout en étant en lutte – avec un je-ne-sais-quoi qui veut des perspectives immuables et des flots de belles paroles. »

 

 

 

This article was updated on mars 3, 2026