Accepter les transformations de l’attachement
Les changements qui affectent la relation d’attachement, changements qui peuvent toucher le sujet, l’objet, la relation, ne conduisent pas forcément à la fin de la relation, l’abandon de l’objet ou sa répudiation. Pas plus qu’ils ne sont condamnés à susciter une pulsion de sécurisation, telle que nous l’avons décrite, qui irait jusqu’à nier la possibilité même qu’un changement advienne, pour conserver l’attachement autant que possible.
On peut résister à l’impulsion de sécuriser un objet pour ne pas le perdre, en le laissant être. C’est-à-dire accepter les changements, et considérer que la relation, bien que transformée, n’en demeure pas moins une relation d’attachement, qui hérite d’une histoire et continue d’évoluer dans le futur.
Nous ne disposons pas tous de la même capacité à accueillir le changement. Une partie de nous tend spontanément à refuser l’idée qu’agissent de manière continue des transformations réciproques de la relation du sujet et de l’objet. Il semble parfois que seuls deux destins s’offrent à l’attachement quand il se délie : ou bien le deuil, ou bien la mélancolie.
Le deuil peut être décrit comme un travail visant à en finir avec le passé, diminuer ses effets sur le présent, atténuer la douleur de l’absence, de ce qui n’est plus mais persiste à être, comme une hantise. Il arrive qu’on en vienne à haïr, ou qu’on se sente obligé de haïr, l’objet pour ne plus souffrir de la relation, pour faciliter le « passage » à autre chose. Cette haine, on le sait, peut aller jusqu’au meurtre, la destruction de l’objet : les « crimes d’amour » sont toujours en réalité des « crimes de haine » - aimer quelqu’un jusqu’à préférer sa disparition plutôt que la déception causée par sa perte, ou la dégradation de la relation, c’est nier ce qu’il/elle est, et plus encore, avoir nié ce qu’Il/elle a été. Un refus radical de l’historicité de la relation.
La mélancolie, sans sa forme la plus radicale, nie également l’historicité de la relation, mais vise au contraire à la conserver coûte que coûte, en la figeant dans un état passé (largement fantasmé). Conserve l’objet dans la naphtaline – et se figer soi-même dans ce culte de qui est censé avoir eu lieu par le passé. La position mélancolique radicale est conservatrice, voire réactionnaire, et peut avoir des conséquences pathologiques sérieuses.
Dans les deux cas, deuil et mélancolie extrêmes, c’est la possibilité même du changement qui est vécue comme insupportable. Comme s’il existait, ou avait existé, une vérité de la relation, située quelque part dans une temporalité originaire, laquelle aurait été corrompue. Admettre qu’une relation ait pu changer impliquerait dès lors que les moments antérieurs de la relation n’aient été que des mensonges, des illusions, bref, qu’on s’est fourvoyé, qu’on s’est trompé, qu’on a été trompé. L’intégrité du sujet qui refuse ce changement se trouve gravement menacée. Il s’en défend par les moyens du deuil violent (la haine envers l’objet supposé l’avoir trahi) ou du culte mélancolique infini de que l’objet est censé avoir été et de la douleur suscitée par son absence.
Le mélancolique radical travaille non pas à faire le deuil mais au contraire à sécuriser la relation dans un refuge hors du temps et à l’abri des vicissitudes de la vie, autrement dit, l’enferme dans une sorte de mausolée, l’enduit de formol ou de naphtaline, de manière à ce qu’il ne change jamais. Ce n’est rien d’autre qu’une manière de tuer la relation dans ce qu’elle a de vivant, de la sanctifier et donc de la mortifier. Le deuil et la mélancolie nous apparaissent alors comme deux cultures de la mort – ou du refus de la vie.
J’essaie ici d’explorer des manières alternatives d’accepter, et même d’embrasser, ce changement, qui se situent en quelque sorte à mi-chemin des formes radicales de deuil et de mélancolie. J’insiste : il ne s’agit pas d’imaginer qu’on puisse accompagner le changement dans les relations sans recourir à un certain travail de deuil, ou un certain état mélancolique. On observe en réalité, à l’occasion d’une séparation, bien souvent une oscillation entre ces deux motions, mais aussi une acceptation et même parfois « l’accueil bienveillant » des formes nouvelles de la relation. Penser la relation et la séparation comme un nouveau chapitre de la relation, indique qu’il y a un futur possible, certes différent, qui n’en demeure pas moins loyal à l’histoire vécue. On pense à la complicité qui continue de lier ces deux amants qui ont longtemps vécu sous le même toit, bien qu’ils soient séparés aujourd’hui. On peut accueillir et embrasser l’historicité d’une relation. « J’ai changé, tu as changé, la relation a changé ». Se séparer de l’objet, physiquement, ne signifie pas pour autant renier le passé, l’histoire de l’attachement. Plus encore, ce peut être une manière paradoxale d’en reconnaître l’importance, de lui donner du sens. C’est parce que cette relation prend fin qu’elle prend tout son sens (deux personnes ont grandi ensemble, ont fait ce bout de chemin qui les a menés là où elles sont aujourd’hui).
Je pense aussi à ce qu’on appelle « les couples libres », ou qui du moins essaient d’imaginer une manière à la fois d’être deux ou d’être ensemble, tout en prenant acte, en ayant conscience, de la variabilité du désir. Comme s’ils prenaient au sérieux l’idée que nulle histoire n’est éternelle, ou que, pour qu’elle puisse durer, elle devra accepter la variabilité du désir, et donc la possibilité que les formes de la relation puissent évoluer au fil du temps. Par exemple, que la personne qu’on aime puisse à son tour tomber amoureuse de quelqu’un d’autre que soi. Et réciproquement.
Le couple libre méprise le sentiment de jalousie, qu’il tient pour médiocre dans la mesure où il renvoie à l’accaparement, l’appropriation, c’est-à-dire la privation de liberté. Sans doute ces amants libres perçoivent ou ressentent la violence (sourde, latente, manifeste ou explicite) qui se trouve au cœur de la sécurisation de l’attachement.
Ces couples, qui accueillent la possibilité de leur propre fin, ne sont pourtant pas ceux qui « durent » le moins longtemps. Ils durent précisément parce qu’ils sont suffisamment souples pour accepter que la relation prenne des formes différentes, qu’elle évolue avec le temps, qu’elle soit plongée dans le devenir, c’est-à-dire soumise au flux des rencontres et des évènements. Il s’agit d’accepter que l’attachement varie en intensité. Ces variations ne menacent pas l’attachement. Il arrive parfois qu’un attachement devienne encore plus fort quand il prend une allure plus paisible, moins passionnée. Il n’a plus la même intensité, mais prend la forme d’une certaine reconnaissance de l’importance de l’autre pour soi, du caractère exceptionnel de ce qui s’est passé, d’un héritage commun, cet aspect qui rend la relation unique : aucune ne lui ressemblera, bien que d’autres puissent arriver qui deviendront peut-être tout aussi exceptionnelles.
Il y a, pour ainsi dire, dans le couple libre, une mélancolie apaisée, heureuse, lucide.
Note : Inversement, on peut aussi, à la suite d’une accumulation de déceptions, fermer les portes et les fenêtres et considérer que c’en est assez de la relation avec les objets d’amour. Fermer les portes pour ne plus souffrir de l’abandon, d’être quitté, de la violence, de la déception. Pour ne pas perdre l’objet, il suffirait de ne pas en avoir, de ne pas s’en encombrer, de ne plus s’attacher, ne plus jamais se laisser aller à tomber amoureux, de cultiver le détachement radical envers tout objet, s’en priver délibérément, ou bien les réduire au minimum. Il y a là une forme d’inversion mélancolique radicale (se priver de tout objet plutôt que cultiver l’objet perdu), mais qui demeure hantée par les relations passées et les objets perdus (et l’anticipation de la douleur qu’entraînerait la perte d’un objet auquel on s’attacherait dans le futur : « Je ne veux plus jamais ressentir cette douleur-là. » On entend cette formule après le décès d’un animal auquel on était attaché : « Je n’en reprendrai pas d’autre ». Mais tout aussi bien au sujet des objets d’amour en général. « L’amour, ce n’est plus pour moi. Je préfère être seul.e que de souffrir les complications de la relation amoureuse, etc. ». On pourrait opposer à cette dernière formule l’idée qu’on est loin d’avoir fait le tour des relations amoureuses, quel que soit le nombre de relations qu’on a vécues ! Qu’il est probable que d’autres formes d’amour soient possibles, qu’on puisse encore apprendre quelque chose de ce côté-là.
