Ugly Freedoms d’ Elisabeth R. Anker & Reservation Dogs


Le visionnage de Reservation Dogs, la géniale série consacrée à une réserve indienne contemporaine aux États-Unis, m’a irrésitiblement fait penser à Ugly Freedom, le livre d’Elisabeth R. Anker (Duke University Pres 2022), qui explore comment de petits morceaux de liberté, peu valorisée dans les grands récits culturellement et politiquement dominants, émaillent pourtant l’existence des dominés, quand bien même ils semblent piégés dans des mondes quasi-carcéraux.
Le 5ème épisode de la seconde saison, notamment, est un chef d’œuvre de native feminism.
Le discours du conférencier, qu’on dirait tout droit sorti d’un manuel d’émancipation et de décolonisation, féministe qui plus est, suscite l’admiration :
Sam: The problem is the understanding of sovereignty. It’s become a catchall term that’s lost a lot of its meaning. The future of Indian health is sustainable programming away from the shackles of the U.S. government-provided care. Think of it like, say, I don’t know, a relationship. The energy you provide is only as healthy as the energy you give yourself. Then again, what do I know about healthy relationships? I’m just an Indian man, right?Joking aside, sustainable tribal health takes investment in ourselves. Scholarships, support, and eventually facilities and equipment. It might take a long time, but we are absolutely worth it.These goals of self-sufficient health services probably aren’t achievable in my lifetime. But I believe in the future of our people. And it is for the future that I do my work. Small steps.But every step taken is part of the journey to true sovereignty. As you attend your workshops this weekend, bear in mind the power that you carry as Native people. Let’s wield that power together. I’ll wield my power on you. No ring. No hіckеys. I call shotgun. Power to the matriarchs! Women are sacred!

Je traduis ici un extrait de l’introduction du livre d’Elisabeth Anker pour vous en donner une idée :
« Ce livre examine quatre versions spécifiques de la liberté moderne, en se concentrant sur la façon dont elles prennent forme aux États-Unis depuis la colonisation jusqu’à aujourd’hui : premièrement, la liberté comprise comme la pratique de la liberté individuelle soutenue par une civilisation libérale qui la codifie. Cette version de la liberté envisage un progrès humain continu vers la paix grâce à la possession individuelle de soi, l’activité non contrainte, l’État de droit et la prospérité économique, mais elle exclut souvent de vastes parties de la population tenues pour incapables de parvenir à la possession de soi, tout en dépeignant les politiques non libérales comme barbares et les peuples non blancs comme nécessitant une discipline ou une éradication au service de la liberté. Deuxièmement, elle remet en question la liberté comprise comme l’émancipation historique de l’esclavage, un processus politique soit-disant passé qui a mis fin à l’esclavage des Noirs et ouvert la voie à un progrès inexorable vers l’égalité raciale. Cette version de la liberté continue d’identifier la liberté à la maîtrise, permettant ainsi de nouvelles formes de domination raciale liées à la dynamique de l’esclavage qui perdure aujourd’hui. Troisièmement, elle remet en question la liberté interprétée comme la propriété privée et le choix individuel sur les marchés économiques, une itération de la liberté aujourd’hui étroitement associée au capitalisme néolibéral. Cette version de la liberté valorise le contrôle individuel sur les biens que l’on possède et offre aux individus un accès illimité à un marché concurrentiel dans lequel tous sont censés disposer de la même capacité à commercer et à faire des bénéfices, même si leur vie est par ailleurs déchirée par l’inégalité matérielle et sociale. Cette liberté entretient la pauvreté et l’inégalité dans le monde entier, tout en poussant les gens à rejeter les relations de soutien envers les autres, à condamner la vie publique comme une forme de domination et à structurer leur vie comme une série d’investissements en capital. Enfin, ce livre remet en cause la liberté comprise comme pensée rationnelle et exceptionnalisme humain, une version qui fonde la liberté sur la volonté souveraine d’un sujet logique et raisonnable qui surpasse les limites de la nature pour dicter son propre destin. Ce type de liberté justifie souvent la violence à l’égard de la nature, des autres animaux et des personnes jugées irrationnelles. Elle détruit les milieux habitables, enracine les hiérarchies entre les êtres vivants et accélère le réchauffement climatique. »
