Michelle Murphy, The economization of life

Traduction d'un long extrait de la fin du livre précieux de Michelle Murphy, The economization of life, Duke University Press, 2017
On trouvera sur son site web la liste de ses publications et des travaux en cours : https://michellemurphy.net/
CODA | REPRODUCTION DISTRIBUÉE (extrait)
Figure hégémonique de la vie collective, la « population » est inextricablement liée à la perpétuation d’infrastructures mondiales qui investissent inégalement dans la vie et la délaissent. La population désigne les masses plutôt que les distributions et les accumulations, les individus plutôt que l’économie. Avec le changement climatique, le problème de la surpopulation est réactivé pour la gauche et les milieux politiques libéraux. Les images de bidonvilles et de centres commerciaux bondés diffusées par les médias contemporains incitent les spectateurs à percevoir la surpopulation comme le problème d’un monde surpeuplé et épuisé. L’impact considérable du changement climatique a réactivé le mécanisme de défense de la population, et la surpopulation redevient un moyen d’appréhender un monde trop peuplé. L’Afrique et l’Asie du Sud sont particulièrement pointées du doigt comme les foyers de cette surpopulation. Le fantasme d’une simple réduction de la population mondiale est si séduisant, car il n’exige pas la remise en question de tous les autres ordres mondiaux, et notamment des ordres de sur-accumulation qui se sont développés dans des régions à faible taux de fécondité, comme l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie de l’Est. Au nom de la vie terrestre face au changement climatique, on peut même s’opposer à l’humanité dans son ensemble, un geste à la fois contre le spécisme (qui placerait l’homme au-dessus des autres êtres vivants) et un geste où la vie terrestre dans son ensemble dépasse, voire diminue, l’humain, offrant une autre formulation du principe selon lequel certains doivent mourir pour que d’autres puissent vivre.
La population mondiale a connu une augmentation spectaculaire au cours du siècle dernier. Plus encore, l’organisation humaine par le capitalisme et l’industrialisation a profondément transformé la planète. Les émissions chimiques engendrées par l’accumulation matérielle d’une minorité altèrent l’atmosphère, les océans et le tissu même de la vie pour tous. Quelles pratiques de contrôle des naissances et quels racismes sont réactivés lorsqu’on pointe du doigt la densité humaine, alors même que des groupes humains aisés, souvent caractérisés par une faible fécondité, sont responsables de la grande majorité des émissions ?
L’urgence des changements environnementaux planétaires ramène sur le devant de la scène le problème de la population – généralement présenté comme celui d’une surpopulation africaine. L’Afrique ne présente pas une densité de population particulièrement élevée, ni n’a été un centre mondial d’accumulation capitaliste. Pourtant, le problème de la population est de plus en plus spatialisé, perçu comme un problème qui se déroule ici, comme une menace de surpopulation africaine nécessitant une intervention immédiate. Des universitaires de gauche contemporains et reconnus dénoncent la population comme un problème auquel le changement climatique impose de revenir, un « éléphant dans la pièce » ou un sujet « tabou » injustement évité. Or, la réactivation du problème de la population s’accompagne d’un réseau historique complexe d’infrastructures et d’épistémologies (que cet ouvrage décrit). Loin d’être moribond, ce réseau vise à désigner et à gérer la vie excédentaire au profit du capital. Qui plus est, le problème de la population occulte un fait crucial : ce sont les structures d’accumulation et de consommation industrielles, justifiées par l’objectif d’améliorer les indicateurs macroéconomiques, qui ont massivement engendré la violence matérielle du changement climatique et la pollution planétaire intense. La gouvernance industrielle au service de la macroéconomie crée un système qui, d’une part, exclut les émissions de « déchets » moléculaires du calcul de la valeur et, d’autre part, intègre la gestion des « déchets » humains à l’environnement exigé par le capitalisme. Ces deux infrastructures de production de déchets ont œuvré de concert pour engendrer des décennies de pollution délibérée, d’exposition à la violence et de dégradation des conditions de vie des populations marginalisées.
Choisir arbitrairement le concept de « population » dans les archives de la logique de la Guerre froide pour répondre aux bouleversements écologiques majeurs ne fera que revitaliser une infrastructure managériale transnationale élitiste qui réifie les racismes à l’échelle mondiale. En tant que manière non innocente de matérialiser un problème, la catégorie de population contribue à réinstaller les ordres de gouvernance supranationaux – le FMI, la Banque mondiale, l’ONU – qui ont si efficacement propagé les pratiques néolibérales à l’échelle planétaire. Dans les pays à faible taux de fécondité, la politique démographique prend la forme d’une nouvelle ère de politiques natalistes visant à maintenir la présence de populations consommatrices et valorisées, tout en renforçant les frontières pour limiter l’arrivée de populations jugées moins valorisées en provenance d’autres territoires. Transformer le problème du changement climatique et de l’Anthropocène en un problème de population revient ainsi à faire peser la responsabilité de la résolution des problèmes mondiaux sur la réorganisation de la reproduction des populations pauvres et précaires, dont la mobilité est fortement restreinte. Ce faisant, le « problème de la population » rejoint la logique de l’effet « fille » (The Girl Effect, voir 3ᵉ partie de l’ouvrage), où le fardeau de la sauvegarde du PIB repose sur les épaules de jeunes filles pauvres et racisées, réinstaurant ainsi l’ordre de la gouvernance supranationale. Les riches – souvent peu féconds et profitant des dégâts environnementaux planétaires – sont ainsi exonérés de toute responsabilité. Je doute qu’il soit possible de repenser et de remanier le concept de population sans raviver les notions de vie excédentaire en cette période historique marquée par la prolifération des nationalismes racistes. Je ne crois pas qu’une vision politique radicale de la population puisse être mobilisée sans amplifier les infrastructures existantes, déjà déployées à des fins nécropolitiques racistes. Quelles politiques et quels concepts sont nécessaires pour appréhender le changement climatique comme une forme de violence infrastructurelle liée à la production de déchets et à l’économisation (economization) de la vie ? Nous pouvons faire mieux que la simple question de la population.
S’opposer à la population ne signifie pas pour autant plaider pour une particularisation et une individualisation des politiques de reproduction. Le féminisme libéral de la fin du XXe siècle a réussi à imposer les notions de choix et de droits reproductifs comme une éthicisation de la planification familiale, en opposition au contrôle des naissances. La santé reproductive féministe est devenue une contre-politique qui organise les technologies contraceptives et les services de reproduction de manière alternative et plus efficace, notamment lorsque l’accès est activement refusé, stigmatisé, voire criminalisé. Or, comme je l’espère, cet ouvrage l’a démontré, les infrastructures du choix sont également au cœur de l’histoire de l’économisation de la vie et à l’origine même des termes de la gouvernementalité néolibérale. Les infrastructures construites au nom du libre choix individuel ont été maintes fois associées à une réduction sélective des aides à la vie. Ces systèmes de réduction des aides fournissaient des services ou des technologies qui atténuaient sélectivement les conditions de vie, sans les perturber. Aux États-Unis et au Canada, ce système raciste et meurtrier de réduction des aides se traduit par des taux de mortalité infantile élevés chez les populations noires et autochtones. Les infrastructures anti-Noirs et anti-autochtones perpétuent les meurtres, le surcontrôle policier, l’incarcération, l’exposition à des substances toxiques et le mal-logement, au milieu de l’exubérance du choix individuel et du spectacle de la consommation. Certes, les infrastructures de santé reproductive, largement déployées à la fin du XXè siècle, ont concrètement créé de nouvelles possibilités d’émancipation grâce aux contraceptifs et aux services cliniques que les personnes (y compris moi) peuvent utiliser et utilisent effectivement à leurs propres fins. Pourtant, réduire une politique féministe de la reproduction au choix et à la consommation omet systématiquement de s’attaquer aux répartitions de valeur, racistes et mercantiles, qui, au sein des infrastructures, diminuent et favorisent de manière inégale les possibilités de préserver la vie en général.
Les biens de consommation reproductifs recèlent eux-mêmes leurs propres réseaux de relations d’approvisionnement et de dépendance. De plus en plus produits dans le cadre du capitalisme de chaîne d’approvisionnement, ces biens sont rendus possibles par la distribution d’une main d’œuvre jetable et la pollution externalisée, d’une part, et par le consommateur reproductible et investissable, d’autre part. Pourtant, l’acte de consommation lui-même – la prise du médicament, l’utilisation du produit, l’ingestion de l’aliment – comporte ses propres remaniements de risques : l’aliment intervient dans votre métabolisme et n’est pas seulement nutritif, le produit s’accompagne de toxicités, ou le médicament, bien que guérissant, a aussi des effets secondaires. Le prêt est à la fois un investissement dans la vie et une réorganisation de votre précarité. Cet investissement prend la forme d’une dette. Ma consommation est liée à votre préjudice – et même à notre préjudice planétaire collectif. Les accumulations et les diminutions s’entremêlent et se concentrent de manière distale et inégale. La biopolitique capitaliste ne se contente pas de distribuer les possibilités de vie et de mort entre les corps ; elle érige en conditions d’existence les arrangements antagonistes entre le potentiel de vie et l’exposition à la mort. Les antagonismes, les violences et les dévaluations sont constitutifs de la condition même d’être en vie aujourd’hui.
Au cours du XXe siècle, la population et l’économie, telles de puissantes fantasmagories (ndt : phantasmagrams. On peut et on devrait traduire, pour évoquer l’aspect graphique, statistique, “scientifique” : “phantasmagramme”) de la vie collective, sont devenues l’atmosphère même du firmament sous lequel évoluaient les êtres humains. Elles ont donné forme et sensibilité aux imaginaires, aux épistémologies et aux infrastructures du capitalisme. La vie était entourée d’un monde géré au service de ces deux figures. Or, et c’est crucial, les infrastructures étaient truffées de défaillances, les affects pernicieux et les épistémologies empreintes de répressions et de contradictions. La subsomption par l’économie n’était pas une capture de la vie, mais plutôt la constitution d’un horizon d’attente que les expériences, les interventions et les infrastructures ne parviendraient jamais à atteindre pleinement. L’économisation de la vie a à la fois recomposé la vie et échoué à le faire. La vie demeure insaisissable, au-delà des infrastructures de sa gestion et de son évaluation.
S’opposer à la démographie ne signifie pas rejeter en général la contraception, les techniques de reproduction, l’expérimentation ou la quantification. Il ne s’agit pas de s’opposer aux chiffres et au dénombrement. Il s’agit plutôt de proposer d’autres formes de vie, collectives ou non, qui permettent la résistance, la critique et l’émergence, dans le temps, de multiplicités et de relations plus responsables face à la violence du capital et à son recours aux destructions externalisées, au racisme et à la bienséance hétérosexuelle, et moins soumises à ces mêmes violences. Il est possible d’expérimenter et d’imaginer une politique de la vie qui ne soit pas biopolitique, qui ne soit pas prisonnière de la logique managériale selon laquelle certains doivent mourir pour que d’autres puissent vivre.
Compte tenu de l’histoire nécropolitique de la population et des limites des politiques libérales du choix, je suggère de repenser la reproduction, une fois de plus, afin de rendre compte de manière critique des mécanismes par lesquels le vivant s’est décomposé et se recompose encore au sein des formations capitalistes, et de susciter des imaginaires redistributifs alternatifs de l’un avec le multiple. Ce n’est que dans les années 1980 que le terme « reproduction » s’est trouvé confiné et restreint aux questions de naissance et de fertilité individuelles dans les sphères techniques. Aux XVIIIe et XIXe siècles, il désignait le devenir-dans-le-temps et la survie d’ensembles plus vastes, tels que les espèces ou les rapports de production. Je pense que nous pouvons repenser la reproduction pour conceptualiser la persistance et la redistribution des collectivités dans le futur, et pour interroger ce qui est reproduit. En revanche, la population, en tant que figure de la vie agrégée, s’est concentrée sur la gouvernance de la quantité et de la qualité, occultant les questions relatives à la distribution infrastructurelle des chances de vie, des passés et des futurs. La population étouffe la possibilité d’une politique de redistribution. Il existe des concepts plus pertinents pour décrire, étudier et politiser le problème de la densité humaine, inextricablement lié aux infrastructures et à la répartition inégale de la production et de l’accumulation des déchets. Ce « problème » implique de passer de la question de la reproduction (combien d’individus et quels individus se reproduisent ?) à celle de la répartition des chances de vie et des types d’infrastructures reproduites. L’expression « reproduction distribuée » est plus juste que celle de « population ».