Soren Brandes : de Friedman à Trump

Soren Brandes, « The Market’s People : Milton Friedman and the Making of Neoliberal Populism », in : William Callison and Zachary Manfredi (ed.), Mutant Neoliberalism. Market Rule and Political Rupture, Fordham University Press, 2020
De Friedman à Trump : Tirer les leçons du néolibéralisme
Parlons du marais. Le marais est un modèle économique… C’est un donateur, un consultant, un lobbyiste de K Street, un politicien… 7 des 9 comtés les plus riches d’Amérique entourent Washington, DC… [Le marais] est la classe politique permanente représentée par les deux partis.
Lorsque l’analyste politique Thomas Frank a entendu ces mots, prononcés par Steve Bannon lors d’une interview accordée à Charlie Rose sur la chaîne CBS peu après la fin du mandat de M. Bannon à la Maison Blanche, il a été choqué. Les récits de M. Bannon sur l’élite kleptocratique de Washington ne lui semblaient que trop familiers : Frank, un auteur résolument de gauche, avait écrit sur ces mêmes riches comtés qui entourent D.C. dans son livre de 2008 The Wrecking Crew, et se demandait maintenant « Est-ce que ce sont mes mots qui sortent de la bouche de Steve Bannon ? »
M. Bannon pourrait toutefois s’appuyer sur une tradition nettement non gauchiste pour dépeindre Washington comme un “marécage”. Par exemple, une séquence de l’épisode « Who Protects the Worker » de l’émission Free to Choose raconte la même histoire. Dans une voix off sur des images de manoirs avec piscines et courts de tennis, Friedman explique :
À une demi-heure de route de Washington, vous arrivez dans le comté de Montgomery, où vivent de nombreux hauts fonctionnaires. Le revenu familial moyen y est le plus élevé de tous les comtés des États-Unis. Parmi les personnes qui vivent ici et qui ont un emploi, une sur quatre travaille pour le gouvernement fédéral. Comme tous les fonctionnaires, ils bénéficient de la sécurité de l’emploi, de salaires liés au coût de la vie, d’un bon plan de retraite, également lié au coût de la vie, et nombre d’entre eux parviennent à bénéficier également de la sécurité sociale, devenant ainsi des bénéficiaires à double titre. Nombre de leurs voisins sont également présents grâce au gouvernement fédéral : Membres du Congrès, lobbyistes, cadres supérieurs d’entreprises ayant des contrats avec le gouvernement. L’expansion du gouvernement s’accompagne de celle du quartier. Le gouvernement protège ses travailleurs tout comme les syndicats protègent leurs membres, mais tous deux le font aux dépens de quelqu’un d’autre.
Comme nous pouvons le voir ici, le trope du “marécage” de Washington est déjà présent dans le populisme néolibéral comme dans la propagande trumpienne d’aujourd’hui. Il s’agit d’une manière de raconter le conflit de classe en pointant l’intervention du gouvernement non pas comme une source possible de soulagement, mais plutôt comme la cause de l’exploitation. Ces continuités permettent de comprendre le populisme de droite d’aujourd’hui comme une continuation et une revitalisation du néolibéralisme plutôt qu’une réaction antithétique à celui-ci. Si nous comprenons le néolibéralisme principalement comme un mode de gouvernance technocratique sans prêter attention à ses aspects populaires et légitimants, nous pourrions conclure, comme le fait William Davies, que le nouveau populisme de droite de Trump et du Brexit, parce qu’il est dirigé contre les élites expertes, est également « ardemment anti-néolibéral » 81. Davies identifie ainsi entièrement le néolibéralisme à son incarnation technocratique en tant qu’idéologie de gouvernance rarement remise en question dans les décennies qui ont précédé les révoltes populaires des années 2010. Mais cela risque de sous-estimer les continuités entre l’ère néolibérale et celle dans laquelle nous entrons actuellement. En y regardant de plus près, ces continuités sont évidentes non seulement au niveau du personnel et de l’infrastructure, 82 ou au niveau de l’idéologie, mais aussi au niveau des imaginaires populaires correspondants – du moins en partie.
En effet, cette figure est manifestement absente des réinventions actuelles du populisme : le marché. Apparemment, après avoir continuellement échoué à tenir ses promesses de « protéger le travailleur » et de soulager l’homme ordinaire, le marché, même s’il est encore facile à trouver dans les programmes et les propositions politiques des partis, ne suscite plus suffisamment d’intérêt populaire pour être au premier plan du discours populiste de droite. Ce qui, dans le cas de Friedman, était encore un populisme largement dépersonnalisé dépend désormais de la figure du leader populiste. Le rôle de l’abstraction positive est désormais joué par la nation, inséparable comme elle l’est des constructions racialisées de l'“autre”. Néanmoins, aujourd’hui comme hier, la critique anti-élitiste exprimée par le populisme néolibéral comme par le populisme de droite pourrait bien être la partie la plus efficace de son message.
J’ai soutenu que le néolibéralisme, en s’engageant activement dans les médias et la politique de masse, a articulé sa propre version du populisme, remettant en question le discours sous-jacent légitimant les versions du milieu du siècle de la social-démocratie. En se concentrant sur les aspects populaires du discours néolibéral, on découvre les cas où les néolibéraux, plutôt que d’essayer de limiter la souveraineté démocratique, l’utilisent activement. Ce n’est que si nous nous intéressons aux « sources distinctives de légitimité du néolibéralisme » que nous pourrons prendre pleinement en compte le régime néolibéral et développer des moyens stratégiques de s’y opposer. Il pourrait s’avérer qu’au lieu de chercher à établir « quelque chose comme son propre Mont Pèlerin », ou de simplement remplacer les élites technocratiques néolibérales par des élites non néolibérales plus “capables”, la gauche doit remettre en question les engagements populaires du néolibéralisme, tant sur le plan discursif que structurel. Apprendre du néolibéralisme, dans ce sens, implique de comprendre comment il a entraîné un réalignement du sentiment populaire et quelles tensions dans cet alignement pourraient être utilisées comme des fissures et des coins pour le contester. Enfin, prendre le populisme néolibéral au sérieux devrait nous faire prendre conscience que la démocratie – y compris son potentiel d’expression du mécontentement populaire et de création d’une transformation fondamentale – est non seulement toujours vivante, mais qu’elle est aussi notre seul moyen de sortir de la condition néolibérale.
