Sherene H. Razack, la "whiteness" est un lieu peuplé de fantômes

Sherene H. Razack, Nothing Has to Make Sense: Law, Global Anti-Muslim Racism and White Supremacy, University of Minnesota Press, 2022.

 

Whiteness is an emotional place to dwell, a place peopled by threatening Muslim phantoms as well as other ghostly figures, and notably, the ghosts of slavery and Indigenous dispossession. Spectral Muslims, like the Indian ghosts in Renée Bergland’s canonical text The National Uncanny : Indian Ghosts and American Subjects, are manifestations of an internalized psychic struggle over the settler’s legitimacy. To believe in and enact one’s own racial superiority and entitlement, it is necessary to banish from one’s consciousness anyone whose existence undermines such claims. Muslims are evicted from consciousness whenever they can be transformed into monsters : Satan incarnate, pedophiles, aggressive wearers of the veil, “terrorists,” and children who carry a propensity for violence in their blood ensure that European superiority is intact, even as the superior subject is forever haunted by the racial threats that constitute it.

It is useful to recall the relationship between ghosts, nationalisms, and hegemonies that Bergland analyzes. Native American and African American ghosts establish American nationhood (through the idea that all the Indians are dead and that slavery is over) and simultaneously call the nation’s legitimacy into question. The American national subject is obsessed with Indian and African ghosts, an obsession that arouses dread and conceals a profound ambivalence about the triumph of America. In the same way, I propose that Muslim phantoms haunt white Christian consciousness. Phantom Muslims both establish and challenge the uniqueness of white Christian claims ; while they call a triumphalist white Christian community into existence, they raise the disturbing possibility that Allah is God and that no God-given entitlement exists for white Christians. If the colonial mind-set is an obsessional one, causing colonizers to return again and again to those who haunt them, and if the land is haunted because it is stolen, Muslims join Indigenous and Black peoples as well as poor people and foreigners, all cast as “uncivil, irrational, and even spectral.” Black Muslims pose a unique double threat in this configuration, an entanglement that has profoundly shaped Black freedom struggles in the United States. If each of these groups activates white fears in distinct ways, all Muslims do so symbolically and materially through the Christian core of whiteness and through their standing in the way of specific projects of capitalist accumulation.

Traduction :

La blancheur (whiteness) est un lieu émotionnel, peuplé de fantômes musulmans menaçants ainsi que d’autres figures fantomatiques, notamment les fantômes de l’esclavage et de la dépossession des indigènes. Les musulmans spectraux, comme les fantômes indiens dans le texte canonique de Renée Bergland The National Uncanny : Indian Ghosts and American Subjects, sont les manifestations d’une lutte psychique intériorisée pour la légitimité du colon. Pour croire à sa propre supériorité raciale et à ses droits et les mettre en œuvre, il est nécessaire de bannir de sa conscience toute personne dont l’existence remet en cause ces prétentions. Les musulmans sont expulsés de la conscience chaque fois qu’ils peuvent être transformés en monstres : Satan incarné, pédophiles, porteuses agressives du voile, « terroristes » et enfants qui portent dans leur sang une propension à la violence garantissent que la supériorité européenne est intacte, alors même que le sujet supérieur est à jamais hanté par les menaces raciales qui le constituent.

Il est utile de rappeler la relation entre les fantômes, les nationalismes et les hégémonies que Bergland analyse. Les fantômes amérindiens et afro-américains établissent la nation américaine (à travers l’idée que tous les Indiens sont morts et que l’esclavage est terminé) et remettent simultanément en question la légitimité de la nation. Le sujet national américain est obsédé par les fantômes indiens et africains, une obsession qui suscite l’effroi et dissimule une profonde ambivalence quant au triomphe de l’Amérique. De la même manière, je propose que les fantômes musulmans hantent la conscience chrétienne blanche. Les musulmans fantômes établissent et contestent à la fois le caractère unique des revendications des chrétiens blancs ; tout en appelant à l’existence d’une communauté chrétienne blanche triomphaliste, ils soulèvent la possibilité troublante qu’Allah est Dieu et qu’aucun droit donné par Dieu n’existe pour les chrétiens blancs. Si la mentalité coloniale est obsessionnelle, poussant les colonisateurs à revenir sans cesse vers ceux qui les hantent, et si la terre est hantée parce qu’elle a été volée, les musulmans rejoignent les peuples indigènes et noirs ainsi que les pauvres et les étrangers, tous considérés comme « incivils, irrationnels et même spectraux ». Dans cette configuration, les musulmans noirs représentent une double menace unique, un enchevêtrement qui a profondément façonné les luttes pour la liberté des Noirs aux États-Unis. Si chacun de ces groupes active les peurs des Blancs de manière distincte, tous les musulmans le font symboliquement et matériellement en s’appuyant sur le noyau chrétien de la blancheur et en s’opposant à des projets spécifiques d’accumulation capitaliste.