Sara Ahmed, Willful subjects : institutions

Sara Ahmed, Willful Subjects, Duke University Press, 2014.
Traduction des pages 147-148.
Nous pourrions considérer la volonté institutionnelle comme ce qui est nécessaire pour réaliser quelque chose. Utilisée de cette manière, la volonté institutionnelle opère au futur : ce qu'une institution est prête à faire lorsqu'elle le souhaite nécessite un effort ou une énergie supplémentaire. Utilisée de cette manière, la volonté institutionnelle serait nécessaire pour briser une habitude institutionnelle. Je voudrais suggérer qu'une habitude institutionnelle pourrait être comprise comme une continuation de la volonté. Hegel suggère que les êtres humains « se tiennent debout » comme un acte de volonté qui s'est transformé en habitude : « Le fait qu'un être humain se tienne debout est devenu une habitude par sa propre volonté » ([1827-1828] 2007, 156-157). Une habitude est donc une « continuation » de la volonté : « C'est une volonté continue que je me tienne debout, mais je n'ai plus besoin de vouloir me tenir debout en tant que tel » (157). Une habitude est la continuation de la volonté de ce qui n'a plus besoin d'être voulu. C'est une manière importante de recadrer ce que nous désignons par habitude et par volonté : une habitude n'est pas dépourvue d'intention ou de but ; une volonté ne nécessite pas un acte individuel de volonté. Une volonté institutionnelle est ce qui se poursuit précisément parce qu'elle n'a pas besoin d'être voulue. Le mur est un “non” institutionnel qui n'a pas besoin de faire l'objet d'une déclaration ; en effet, vous vous heurtez au mur lorsqu'un “oui” n'aboutit à rien. Pour reprendre les termes de Hegel, un mur pourrait être décrit comme une « position institutionnelle ». Il existe « une volonté continue qui [le] maintient debout, mais [qui] n'a plus besoin de vouloir se maintenir debout en tant que telle ». Peut-être que ce mur est la manière dont l'histoire devient concrète (NDT : concrete : à la fois le béton, le matériau de construction des murs, mais aussi la concrétude au sens français du terme). Lorsque nous pensons au béton, nous pouvons penser au ciment utilisé pour construire des murs. Mais le béton a un sens plus ancien : dérivé du latin concretus, « condensé, durci, épais, dur, rigide, caillé, figé, coagulé », au sens figuré « épais ; obscur », littéralement « qui a poussé ensemble ». Considérer le mur comme une volonté sous forme concrète, c'est suggérer que ce qui a été voulu peut devenir dur ou condensé, s'intégrant ainsi à la matérialité d'une institution.
Il ne s'agit donc pas simplement ou uniquement du fait que la volonté de certains prime. La volonté de ceux dont la primauté est supposée s'inscrit dans la matérialité des mondes ; cette volonté est en train de créer le monde (this will is worldling – ou cette volonté devient “mondaine”, “fait” monde). La volonté de ceux qui viennent en premier n'a pas besoin d'être exprimée comme une volonté. Dans le premier chapitre de cet ouvrage, j'ai suggéré que pour ceux qui viennent après, la volonté devient un travail : vous devez être prêt à vous adapter à la volonté de ceux qui vous précèdent. Le travail de diversité peut être considéré comme un travail de volonté : vous devez être prêt à vous adapter à un monde qui ne vous accueille pas. Un logement est à la fois une maison ou une habitation et un processus d'adaptation ou d'ajustement. Le travail de diversité (NDT : Sara Ahmed fait référence ici aux politiques de diversité dans la société anglo-saxonne, notamment à l’université) est un logement ; certains doivent s'adapter pour être logés. Peut-être que le travail de diversité devient un travail volontaire lorsque nous sommes moins accommodants.
Ce ne sont pas seulement les corps de ceux qui sont considérés comme venant après qui doivent s'adapter volontairement. Pensez également à la manière dont les espaces doivent être adaptés dans la mesure où ils présupposent certains corps ; le trottoir devra peut-être être adapté pour permettre le passage des personnes en fauteuil roulant ; un podium devra peut-être être adapté pour accueillir ceux qui n'ont pas la bonne taille ; un horaire devra peut-être être adapté pour aider ceux qui ont des responsabilités parentales, etc. J'ai noté dans le premier chapitre comment les corps peuvent être perçus comme des « choses obstinées » (“willful things”) s'ils empêchent la réalisation d'une action. Les corps peuvent être perçus de cette manière, comme un obstacle, lorsque les espaces ne sont pas rendus « accessibles » à ces corps. L’obstination (Willfulness) peut être une expérience corporelle de ne pas être pris en compte par un espace : la manière dont un espace est organisé peut devenir ce qui « empêche » d'avancer. Comme l'a observé Tanya Titchkosky (2011), l'accessibilité ne doit pas être comprise simplement comme une procédure bureaucratique, mais comme la manière dont les espaces sont vécus et habités en fonction des corps, avec leurs capacités et leurs incapacités différentes. Le fait que nous remarquions ces modifications des espaces pour les rendre plus accessibles révèle à quel point les espaces sont déjà façonnés autour de certains corps. Comme le décrit Nirmal Puwar (2004), certains corps sont perçus comme des « envahisseurs de l'espace » (space invaders). Les modifications nécessaires pour ouvrir les espaces à d'autres corps sont souvent considérées comme des impositions délibérées sur ces espaces. Nous en tirons la leçon suivante : lorsque les volontés deviennent mondaines, nous ne reconnaissons pas à quel point le monde s'est en réalité déjà adapté à ces volontés.
Si les espaces institutionnels et publics supposent certains corps, alors l'histoire devient concrète en permettant à ces corps de circuler dans les espaces. Dans ma discussion sur l'habitude et l'adaptation au chapitre 2, je me suis inspiré de William James qui cite l'œuvre de M. Léon Dumont pour décrire comment, avec le temps, un vêtement commence à s'adapter de plus en plus au corps qui le porte. Peut-être qu'une institution est comme un vieux vêtement : elle prend la forme de ceux qui ont tendance à la porter, de sorte qu'elle devient plus facile à porter si vous avez cette forme. Le privilège pourrait être considéré en ces termes : ce qui est porté/usé (that is wearing). Un autre exemple donné par Dumont est la réduction, au fil du temps, de la force nécessaire pour actionner un mécanisme de verrouillage. Plus on utilise un mécanisme, moins il faut d'effort ; la répétition facilite le passage de la clé dans la serrure. James décrit cette réduction de la force ou de la volonté comme un effort de style politique essentiel au phénomène d'accoutumance. Je dirais que la diminution de l'effort est essentielle au phénomène du privilège. Si moins d'effort est nécessaire pour déverrouiller la porte avec la clé qui correspond à la serrure, moins d'effort est également nécessaire pour passer à travers une institution pour les corps qui s'y adaptent. Le privilège social est comme un dispositif d'économie d'énergie : moins d'effort est nécessaire pour passer à travers. Pas étonnant que ne pas hériter du privilège puisse être si « éprouvant » (trying).
