Sara Ahmed : emménager

J’ai traduit ce texte pour une amie très chère, je vous le livre aussi. Il s’agit d’un extrait de de Queer Phenomenology de Sara Ahmed :
« Ces manières que nous avons de nous installer. Le déménagement. Je déteste faire mes cartons : me rassembler, me séparer. Déshabiller le corps de la maison : les murs, les sols, les étagères. Puis j’arrive, une maison vide. Elle ressemble à une coquille. Comme j’aime déballer. J’enlève des choses, j’en mets d’autres, je m’arrange sur les murs. Je me déplace en essayant de me répartir équitablement entre les pièces. Je me concentre sur la cuisine. L’odeur familière des épices emplit l’air. Je laisse le cumin se répandre, puis je le collecte. Je me sens renvoyée ailleurs. Je ne sais jamais où l’odeur des épices m’emmène, car elle m’a suivie partout. Chaque odeur qui se rassemble me renvoie quelque part ; je ne sais pas toujours où se trouve ce quelque part. Parfois, le retour est bienvenu, parfois non. Parfois, ce sont des larmes ou des rires qui me font comprendre que j’ai été entraînée dans un autre lieu et une autre époque. Ces souvenirs peuvent impliquer une reconnaissance de la façon dont le corps se sentait déjà, après l’événement. La surprise lorsque nous nous trouvons émus de telle ou telle manière. Nous posons alors la question, plus tard, et cela semble souvent trop tard : qu’est-ce qui m’a éloigné du présent, vers un autre lieu et un autre temps ? Comment se fait-il que je sois arrivé ici ou là ?
Après la cuisine, la pièce que j’espère habiter est toujours le bureau. Ou l’endroit que j’ai décidé d’appeler l’endroit où j’écrirai. Là, ce sera mon bureau. Ou simplement la table d’écriture. C’est là que je rassemblerai mes pensées. C’est là que j’écrirai, et même que j’écrirai sur l’écriture. Ce livre est écrit sur différentes tables d’écriture, qui m’orientent de différentes manières ou qui viennent « prendre de l’importance » comme des effets de différentes orientations. Sur les tables, différents objets se rassemblent. Faire en sorte qu’un lieu se sente comme chez soi, ou se sentir chez soi dans un espace, c’est pour moi être à ma table. Je pense avec tendresse à Une chambre à soi de Virginia Woolf. Combien il est important, surtout pour les femmes, de revendiquer cet espace, de l’occuper par ce que l’on fait de son corps. Ainsi, lorsque je suis à ma table, je revendique également cet espace, je deviens écrivain en occupant cet espace.
Chaque fois que je déménage, je m’étire, j’essaie cette porte, je regarde ici, je regarde là. En m’étirant, déménager signifie pour moi habiter des espaces, les incarner, là où mon corps et les pièces dans lesquelles il se rassemble – assis, dormant, écrivant, agissant comme il le fait, dans cette pièce et dans cette autre – cessent d’être distincts. Cela prend du temps, mais ce travail d’habiter a lieu. C’est un processus qui consiste à devenir intime avec l’endroit où l’on se trouve : une intimité qui donne l’impression d’habiter une pièce secrète, cachée à la vue des autres. Aimer sa maison ne signifie pas être fixé dans un lieu, mais plutôt faire partie d’un espace où l’on a étendu son corps, saturant l’espace de matière corporelle : la maison comme débordement et comme écoulement. Bien sûr, il arrive que nous ne nous sentions pas chez nous ; vous pouvez vous sentir mal à l’aise et aliéné dans un espace qui déborde encore de souvenirs. Il se peut aussi que vous ayez le mal du pays, que vous soyez éloigné de votre lieu de vie actuel et que vous ayez la nostalgie d’un espace que vous avez jadis habité comme votre maison. Il se peut aussi que vous ne vous sentiez pas chez vous et que vous dansiez de joie devant l’anonymat de murs nus, vierges de visages d’êtres chers qui projettent le corps dans un autre temps et un autre lieu.
Le travail d’habiter implique des dispositifs d’orientation, des façons d’étendre les corps dans des espaces qui créent de nouveaux plis ou de nouveaux contours de ce que nous pourrions appeler l’espace viable ou habitable. Si l’orientation consiste à rendre l’étrange familier par l’extension des corps dans l’espace, la désorientation survient lorsque cette extension échoue. Nous pourrions également dire que certains espaces étendent certains corps et ne laissent tout simplement pas de place à d’autres. Dans le cadre d’une vie queer, le fait de rentrer chez soi, ou de retourner à l’endroit où j’ai été élevé, a un certain effet de désorientation. Comme je l’explique dans le chapitre 2, la « maison familiale » semble tellement chargée de traces d’intimité hétérosexuelle qu’il est difficile de prendre ma place sans ressentir ces traces comme des points de pression. Dans de tels moments, lorsque les corps ne s’étendent pas dans l’espace, ils peuvent se sentir « déplacés » là où on leur a donné « une place ». Ces sentiments renvoient à leur tour à d’autres lieux, même ceux qui n’ont pas encore été habités. Ma propre histoire d’orientation fait justement ressortir ce point queer. »
En lisant les textes phénoménologiques de Sara Ahmed, je fais toujours cette expérience troublante que chacune de ses phrases suscitent en moi des associations d’idées telles que je me vois écrire je ne sais combien de textes tout en avançant dans ma lecture.
Queer Phenomenology est le livre qui fournit en quelque sorte la méthode (et l’outil d’orientation/désorientation au sens propre et littéral) de ses livres antérieurs et ultérieurs. Pour celles et ceux qui voudraient explorer cette oeuvre philosophique majeure de notre temps, je conseillerai de commencer par là.
La langue de Sara Ahmed, même si vous n’êtes pas très versé en anglais, est la plus accessible qui soit. Il n’y a pas de jargon – comme chez les phénoménologues, surtout d’ailleurs quand ils sont traduits en français de l’allemand – le drame sans doute de Husserl dans sa traduction française (même souci avec Marx ou Freud cela dit), ou encore des féministes dans la tradition desquelles elle se situe, comme Judith Butler, Eve Sedgwick ou Lauren Berlant, dont la lecture est autrement plus ardue. Ou la plupart des auteurs/autrices marxistes (mais pas toutes ! Je pense à Kathi Weeks ou Amy E Wendling)
Les phrases sont brèves, le vocabulaire est emprunté au langage « ordinaire : elle fait penser à des gens comme Bergson par exemple, ou Audre Lorde, et je songe aussi à John Langshaw Austin que j’évoquai hier – ‘l « inventeur » de la philosophie du « langage ordinaire »). Elle procède par petites touches, laissant se disséminer ce que Bion appelait « un nuage d’associations d’idées » qui émerge de la langue avec laquelle nous décrivons nos expériences les plus communes. C’est extrêmement fin et d’une grande richesse.
J’aime beaucoup aussi cette manière qu’ont les autrices américaines (black) féministes/queer de prendre soin de « situer » leur perspective, dans la lignée de D. Harraway ou A. Lorde. C’est ce qui (me) manque cruellement dans la plupart des travaux issus des universités françaises – jusqu’à ce qu’à m’en rendre la lecture insupportable (il y a ces normes d’écriture, cette prétention à l’objectivité et la scientificité, hérités de la longue histoire de l’autorité masculine en matière de recherche et de publication : même les autrices les plus audacieuses finissent par adopter, contre leur gré parfois, quand elles en ont conscience, ces traits masculins, ces écritures crispées, ce style formaté (parce que c’est la seule manière acceptable de faire carrière ou d’être lue). C’est bien triste.
« Grâce à ce travail, j’ai appris non seulement à réfléchir à la manière dont la phénoménologie peut s’universaliser à partir d’une habitation corporelle spécifique, mais aussi à ce qui découle « créativement » d’une telle critique, dans le sens de ce que cette critique nous permet de penser et de faire. Les philosophes féministes, queer et critiques de la race nous ont montré comment les différences sociales sont les effets de la manière dont les corps habitent les espaces avec les autres, et elles ont mis l’accent sur les aspects intercorporels de l’habitation corporelle. Je suis également redevable aux générations d’écrivains féministes qui nous ont demandé de penser à partir des « points » où nous nous trouvons et qui ont appelé à une politique de l’emplacement en tant que forme d’habitation située (Lorde 1984 ; Rich 1986 ; Haraway 1991 ; Collins 1998), et aux écrivains féministes noirs qui ont mis en scène la tâche impossible de réfléchir à la façon dont la race, le genre et la sexualité se croisent – comme des lignes qui se croisent et se rencontrent en différents points (Lorde 1984 : 114-23 ; Brewer 1993 ; Smith 1998). Ma tâche ici est de m’appuyer sur ces travaux en reconsidérant la nature « orientée » de ces points de vue. »
