Joseph Masco, The Theater of operations.

Joseph Masco, The Theater of operations. National Security Affect from the Cold War to the War on Terror, Duke University Press, 2014.
p. 152 l’épidémie comme une forme de terrorisme
Biotechnologie/armes biologiques/maladies/alimentation/santé.
Au début du XXIe siècle, le rôle central de la biosécurité est de développer les capacités de réponse aux menaces futures, mais ce faisant, elle constitue avant tout un domaine affectif de sélection et d’amplification des menaces. En une décennie à peine, elle s’est muée en une vision typiquement américaine de la surveillance biologique planétaire, amalgamant maladies infectieuses et bioterroristes comme cibles privilégiées d’une action préventive.
L’État antiterroriste a engendré un concept inédit de sécurité aux États-Unis : la biosécurité. Ce concept se diversifie et s’étend au gré des appropriations de différents experts et institutions. À l’instar de nombre de ses principaux objets de préoccupation, la biosécurité est émergente tant sur le plan conceptuel qu’institutionnel et ne saurait se réduire à une forme analytique unique (voir Lakoff et Collier 2008 ; Collier, Lakoff et Rabinow 2004). Sa capacité à englober rapidement de nouveaux objets et potentiels, et à ne se circonscrire territorialement qu’à l’échelle planétaire, constitue son principal atout pour l’État antiterroriste américain. Ce dernier s’appuie sur une prolifération constante de menaces potentielles pour reconstituer sa gouvernance affective et son agenda géopolitique. En d’autres termes, l’incohérence de la biosécurité est sa force : elle fusionne des technologies et des enjeux de santé distincts en une formulation générique capable de mobiliser des ressources par la mobilisation affective contre des menaces ciblées, permettant ainsi la mise en œuvre d’une grande variété de projets dans une logique de défense d’urgence. En résumé, voici une chronologie des préoccupations américaines en matière de biosécurité depuis la fin de la Guerre froide :
A. 1991–2001 : production alimentaire, avec un accent sur l’isolement et le confinement du bétail.
B. 2001 à 2005 : terrorisme, avec un accent sur les attaques intentionnelles contre la population américaine et le territoire national.
C. 2005 à aujourd’hui : Tout ce qui concerne A et B plus les maladies infectieuses, avec un accent sur la prévention mondiale des dangers émergents.
Il est remarquable de constater qu’en réponse aux cinq lettres contaminées à l’anthrax de 2001, la biosécurité aux États-Unis est passée d’une préoccupation nationale limitée à l’élevage à une ambition mondiale de protection de la vie, instaurant une nouvelle forme de politique planétaire spéculative, mais néanmoins fortement militarisée. Bien qu’un appareil de biosécurité de cette ampleur demeure utopique, tant sur le plan technologique qu’institutionnel, il présente néanmoins un ensemble d’objectifs et d’ambitions tournés vers l’avenir, offrant des ressources idéologiques pour une nouvelle infrastructure de la puissance américaine. La politique affective de l’État antiterroriste – la capacité à susciter la peur par la diffusion d’images et de récits de danger imminent – reste également très productive au sens culturel large, indépendamment de la capacité biomédicale réelle à protéger la vie à toutes les échelles, de la population au militant, jusqu’au microbe.
p.155-157 : susciter la peur
Les programmes BioWatch et BioShield promettent tous deux une sécurité optimale grâce à la biomédecine. Cependant, pour atteindre cet objectif, leurs concepteurs doivent d’abord concevoir l’avenir comme un champ de dangers catastrophiques se multipliant et exigeant une action urgente dès aujourd’hui, illustrant ainsi la forte interdépendance entre la production de terreur et le développement de nouvelles infrastructures militaires. Bien que les cibles de la biosécurité demeurent toujours difficiles à cerner, ce mode de gouvernance n’en est pas moins extrêmement productif. Premièrement, il alloue de nouvelles ressources à la biodéfense sous toutes ses formes, créant de nouvelles alliances entre les institutions de santé, pharmaceutiques et de défense, et donnant naissance à un complexe de biosécurité, branche en expansion du complexe militaro-industriel bien établi. Deuxièmement, précisément parce que ces nouveaux projets sont anticipatifs, ils nécessitent une remobilisation constante des émotions négatives pour atteindre leurs objectifs. L’État antiterroriste produit et propage la peur afin de mobiliser ses propres institutions, mais aussi, du fait de la nature hypothétique de ces projections, il dispose d’un potentiel de mobilisation illimité. Ainsi, la préemption anticipée permet une modalité de guerre permanente, étendue ici, via la logique de la biosécurité, à certains secteurs de la santé publique.
La biosécurité s’appuie sur la connectivité de l’économie mondiale et la génère, considérant les communications, les transports et le commerce du XXIe siècle comme une source inépuisable de danger. Un élément central de la guerre contre le terrorisme a été la mise en place de nouveaux discours et institutions consacrés à la menace biologique, créant de nouveaux liens entre les bureaucraties civiles de la santé et militaires, financés par des budgets dédiés au bioterrorisme. Ces projets s’appuient sur des représentations précises de la menace existentielle et sur un discours d’experts constant évoquant des futurs catastrophiques, des menaces imminentes et l’impréparation nationale, afin de créer le climat affectif nécessaire à leur fonctionnement. En bref, la biosécurité est rapidement devenue un nouveau domaine d’expertise aux États-Unis – avec son propre jargon, ses revues spécialisées, ses instituts et ses laboratoires – et constitue une forme émergente de gouvernance scientifique.
Prenons l’exemple de la figure 4.3, un illustration parmi tant d’autres d’une littérature récente et abondante qui intègre de plus en plus les notions de « maladies, catastrophes et bioterrorisme » au sein d’un problème unifié de biosécurité. Ce récit tend à rendre inévitables certains types de catastrophes – pandémies et attaques aux armes de destruction massive –, un calcul du « non pas si, mais quand » qui concentre les efforts gouvernementaux et scientifiques sur la projection d’un avenir déjà dégradé (voir Schoch-Spana 2004 et 2006). L’horizon temporel précédant l’inévitable attaque catastrophique – qu’elle soit bioterroriste ou sous chacune de ses formes proliférantes – devient ainsi un appel à l’action immédiate des experts. L’horizon de la crise s’étend ainsi du futur au présent et se redéfinit comme fondement de l’action officielle, créant un nouveau type d’État antiterroriste, animé par la contradiction de localiser de manière imaginative la menace future sous toutes ses formes, tout en promettant simultanément que chacun de ces dangers peut être prévenu et éradiqué. En résumé, la biosécurité américaine promet un monde sans terreur par la production constante de terreur, créant ainsi une boucle potentiellement infinie de production et de réponse aux menaces. Cette boucle, qui repose sur un concept inexistant et qui n’existera peut-être jamais, ne requiert aucune preuve matérielle du danger. De cette manière, la lutte antiterroriste est une projection anticipative visant à créer des conditions d’urgence pour justifier l’intervention de l’État. Elle constitue donc à la fois une forme de raisonnement culturel puisant dans des conceptions historiques de la perception des menaces et une nouvelle forme de psychopolitique (Orr 2006).
Page 157 : statistiques et fantasmes spéculatifs
Deux cas de bioterrorisme ont été recensés aux États-Unis au cours des trente dernières années : en 1984, des membres de la secte Rajneesh ont contaminé des restaurants de l’Oregon avec des salmonelles, provoquant l’intoxication de plus de 700 personnes ; et en 2001, des lettres contaminées à l’anthrax ont causé la mort de cinq personnes. Bien que ces deux événements aient été des crimes malveillants et terrifiants, ces cas de bioterrorisme sont si rares qu’ils ne figurent pas statistiquement parmi les causes de décès liées aux taux de morbidité ou de mortalité aux États-Unis. Selon les CDC, les principales causes de mortalité chez les citoyens américains en 2010 étaient :
• Maladies cardiaques : 597 689
• Cancer : 574 743
• Maladies respiratoires chroniques des voies respiratoires inférieures : 138 080
• Accidents vasculaires cérébraux (AVC) : 129 476
• Accidents (blessures non intentionnelles) : 120 859
• Maladie d’Alzheimer : 83 494
• Diabète : 69 071
• Néphrite, syndrome néphrotique et néphrose : 50 476
• Grippe et pneumonie : 50 097
• Automutilation intentionnelle (suicide) : 38 364 (Centres américains de contrôle et de prévention des maladies, 2010)
Cette liste de tueurs est restée relativement stable pendant cinquante ans, tandis que le discours sur le terrorisme a connu de fortes fluctuations, se concentrant sur les trafiquants de drogue dans les années 1980, les prétendus États voyous dans les années 1990, et la profusion de préoccupations actuelles (voir Xu et al. 2010, 9 ; voir aussi Zulaika et Douglass 1996). Mais si les maladies cardiaques et le cancer tuent à eux deux plus d’un million d’Américains chaque année, pourquoi ne constituent-ils pas une menace terroriste ? Comme l’a montré S. Lochlann Jain (2013), l’expérience du cancer est jalonnée de terreurs à la fois infimes et existentielles, si puissantes qu’elles peuvent transformer profondément le survivant sur les plans physique, social et psychologique. Ainsi, si l’État veut lutter contre le bioterrorisme, nous savons précisément où il se situe. Malgré leur fréquence élevée aux États-Unis, les maladies cardiaques, les accidents et les suicides constituent une forme de décès banalisée, non reconnue par l’État antiterroriste comme un sujet de préoccupation précisément parce qu’ils ne peuvent donner lieu à une riposte militaire. Il est néanmoins important de noter que, statistiquement parlant, le bioterrorisme ne figure pas parmi les principales causes de mortalité aux États-Unis depuis dix ans et représente moins de décès que le nombre d’Américains qui meurent chaque année par noyade accidentelle dans leur piscine ou leur baignoire, soit 1 100 personnes pour la seule année 2009 (National Safety Council 2011, 156). Un aspect nouveau et crucial du projet américain de biosécurité réside dans son recours à un mode de pensée post-statistique, qui consiste à effectuer des calculs stratégiques concernant les menaces potentiellement catastrophiques, puis à mobiliser les ressources de l’État pour les contrer comme s’il s’agissait d’événements avérés. Dans ce nouveau contexte de lutte contre le terrorisme, la spéculation se mêle au fantasme, à la peur et à la projection, créant un système national qui agit en fonction de ses pires craintes plutôt que de ce qu’il est capable de localiser et d’affronter concrètement.
Page 165 : transformer l’hypothétique en nécessité
L’image précise de la menace qui dynamise un État sécuritaire influence à la fois la forme et le contenu de sa contre-mobilisation, façonnant des avenirs, des publics et des contrats sociaux radicalement différents. Dans un monde où les dangers sont anticipés, le principal moyen de localiser le terrorisme est de le simuler. L’infrastructure scientifique émergente pour la biosécurité américaine s’appuie sur des exercices de préparation à tous les niveaux de gouvernement, un effort de plus de 6 milliards de dollars visant à coordonner les agences locales, étatiques et fédérales par le biais de scénarios de terreur depuis 2001. Ces exercices ne se contentent pas de révéler les vulnérabilités et de créer de nouvelles collaborations entre les différents niveaux de gouvernement ; ils appréhendent le terrorisme comme un spectre de menaces imminentes. Depuis 2001, les exercices bisannuels de haut niveau (Top Officials) ont impliqué des dizaines de milliers de participants et des scénarios d’attaques aux armes de destruction massive de plus en plus complexes : en 2003, une bombe sale a été simulée à Seattle et une arme biologique a été utilisée à Chicago ; en 2005, un attentat à la voiture piégée, une attaque chimique et l’utilisation d’un agent de guerre biologique inconnu ont été simulés dans le New Jersey et le Connecticut. En 2007, des explosions nucléaires ont été simulées à Portland, Phoenix et Guam. Ces exercices de préparation, axés sur les menaces liées aux armes de destruction massive dans des configurations de plus en plus complexes, mettent en pratique la rationalité des experts en matière de mise en œuvre anticipée. Ils révèlent aussi constamment l’incapacité d’un État à réagir en temps réel pour neutraliser même des attaques hypothétiques et bien planifiées. En effet, l’évolution cruciale du concept de contre-terrorisme réside dans l’engagement de l’État sécuritaire envers l’anticipation et la préemption plutôt que la réaction, ce qui recentre la défense sur un avenir radicalement contingent et la nécessité de développer des capacités toujours plus importantes pour y faire face. Dans un monde en constante évolution, marqué par la multiplication des vecteurs de vulnérabilité et d’attaque, les responsables de la lutte antiterroriste ont défini un nouvel horizon temporel pour la sécurité elle-même, axé sur l’élimination des potentiels dangereux avant qu’ils ne se concrétisent. Face à un avenir où les vulnérabilités et les potentiels dangereux prolifèrent, le dispositif de préparation échoue constamment dans sa mission d’anticipation. Ainsi, le résultat n’est pas la sécurité, mais plutôt la création d’un état d’urgence affectif permanent chez les responsables, nécessaire pour intégrer le contingent (le danger futur encore latent) au champ de la gouvernance indispensable. Les exercices, les scénarios et les jeux de simulation, à mon sens, ne sont donc pas seulement des efforts techniques pour évaluer le danger futur ; ils sont aussi le moyen de transformer affectivement le simple contingent – l’hypothétique – en une menace imminente et existentielle qui exige une action officielle qui prime sur toute autre préoccupation matérielle.
p. 167 : Mobiliser / Immobiliser les populations
Ne cédez pas à la peur, maintenez une bonne hygiène. Après avoir désigné l’air et l’eau potable comme vecteurs d’attaques biologiques, la FCDA conseille aux citoyens d’adopter des mesures d’hygiène comme première forme de défense préventive. Elle présente ensuite les systèmes d’experts coordonnés pour assurer cette défense biologique. À travers un montage rapide d’infirmières de santé publique, de médecins généralistes, de chercheurs et d’inspecteurs de la sécurité alimentaire, la FCDA explique comment les épidémies sont identifiées, les foyers épidémiques cartographiés, les traitements mis au point et les vaccinations réalisées, et conclut :
« Nos systèmes de santé et médicaux constituent le fondement de notre défense contre les armes biologiques. Notre approvisionnement alimentaire est protégé par un réseau national d’agences et d’experts fédéraux, étatiques et locaux. En cas d’attaque biologique, les autorités sanitaires et médicales vous indiqueront la marche à suivre pour maîtriser l’épidémie. Coopérez avec les autorités et, surtout, ne prêtez aucune attention aux discours alarmistes, aux rumeurs ou aux idées reçues. »
N’écoutez pas les discours alarmistes. Ici, la peur est amplifiée pour inciter les citoyens à des mesures d’hygiène et de vigilance accrues, tandis que l’expertise médicale est mobilisée pour conjurer le pire. Le FCDA (Frontièrement Discrimination Act) considère les plantes, les animaux et les humains comme des formes de vie vulnérables nécessitant une protection officielle contre les attaques extérieures. Mais contrairement aux logiques proliférantes de la biosécurité du XXIe siècle, cet état d’urgence hérité de la Guerre froide est géographiquement circonscrit, et la réponse de l’État se définit par des mesures de santé publique classiques : hygiène publique, identification et confinement de l’infection, et vaccination. Il s’agit d’un système d’urgence qui attise la peur au sein de la population afin de mettre en place un système médical expert capable de répondre à ces craintes et d’empêcher que la terreur ne paralyse les citoyens. En demandant aux citoyens d’être craintifs, dociles et confiants, ce projet étatique tente néanmoins de calibrer la peur face à la terreur afin de générer une économie durable de vigilance, héritée de la Guerre froide. La menace est localisée et immédiate, mais l’autorité de l’État dépend toujours de sa capacité à réagir et à minimiser le danger. C’est très éloigné des logiques contemporaines de la biosécurité, qui mettent l’accent sur la prolifération et l’incontrôlabilité des dangers biologiques à l’échelle planétaire.
Finalement, le projet de gestion des émotions de la FCDA a engendré davantage de terreur et de résistance publique que prévu, donnant naissance à des mouvements antinucléaires et pacifistes. Par conséquent, dès les années 1960, la protection civile s’est transformée en une réponse à tous les risques liés aux situations d’urgence, intégrant les attaques nucléaires et biologiques aux catastrophes naturelles telles que les incendies, les inondations et les tremblements de terre. Son champ d’action s’étant déplacé des armes de destruction massive vers la gestion des catastrophes en général, la FCDA a été rebaptisée à plusieurs reprises, pour finalement être intégrée à la Federal Emergency Management Agency (FEMA) en 1979, qui relève aujourd’hui du Département de la Sécurité intérieure. Après la Guerre froide, la préparation est devenue l’objectif principal de la réponse aux situations d’urgence, un concept qui exige des responsables à tous les niveaux qu’ils élaborent des protocoles anticipatifs de gestion de crise : des plans d’intervention permettant aux autorités locales, étatiques et fédérales de réagir rapidement aux inondations, incendies, tremblements de terre, tempêtes et accidents. Comme l’a démontré Andrew Lakoff (2008b), l’enseignement principal de ces exercices est toujours le même : ni les citoyens ni l’État ne sont préparés. Dès lors, la préparation constitue un horizon infini pour la gouvernance, offrant des possibilités croissantes de recherche et de planification d’urgence, mais aussi de gestion des émotions et de militarisation accrue. Comme le soutient Melanie Armstrong, les exercices de simulation de catastrophe contribuent à créer « une communauté autour de l’idée de crise » (2012, 116). Parallèlement, les simulations en viennent à définir ce qui constitue une crise.
p. 171 : de l’ennemi « rationnel » de la guerre froide au terroriste « sentimental »
S’engager à anticiper des futurs encore insoupçonnés, c’est solliciter l’imagination des experts d’une manière nouvelle et dépasser le cadre des faits avérés comme orientation nécessaire à l’élaboration des politiques. L’imaginaire, l’hypothétique, le « et si » acquièrent une cohérence par la répétition et s’incarnent en un futur qu’il convient d’anticiper par la simulation. Les jeux de guerre basés sur des scénarios furent une innovation de la politique nucléaire de la Guerre froide, initiée par la RAND Corporation afin de rationaliser l’escalade de la confrontation nucléaire avec l’Union soviétique. Dans un effort pour gérer la terreur nucléaire grâce à la théorie du choix rationnel, les experts en défense de la RAND cherchèrent à apporter une clarté mathématique à la politique nucléaire. Ils abordèrent la guerre nucléaire par le biais de jeux axés sur des scénarios, impliquant des évaluations techniques des capacités militaires soviétiques. Les analystes de la RAND cherchèrent également à comprendre la psychologie des dirigeants soviétiques, leur perception des forces et des faiblesses, et plus précisément leur tolérance au risque face à un large éventail d’actions de politique nucléaire (voir Kahn 1960 ; voir aussi Schelling 1966). Les exercices de simulation de guerre constituaient un outil essentiel de la politique de la Guerre froide et sont devenus un moyen de prise de décision de plus en plus élaboré et formalisé (de l’entraînement à l’élaboration de stratégies, en passant par l’évaluation d’organisations et de personnalités spécifiques) au sein des forces armées. Le principe sous-jacent à ces exercices est que si l’on peut modéliser les menaces susceptibles de se produire (par des exercices d’imagination et un raisonnement collectif), on peut alors se mobiliser pour les contrer ou, à tout le moins, appréhender la complexité de la tâche. Chaque exercice est constitué d’un ensemble de règles et de concepts formels qui définissent le champ d’action, permettant aux responsables et aux planificateurs de se confronter à des situations d’urgence dans un futur hypothétique. Les exercices de simulation de guerre de la Guerre froide partaient du principe que les dirigeants soviétiques étaient rationnels (notamment, soucieux de leur propre survie politique et biologique), une hypothèse qui a rendu possible le concept de dissuasion nucléaire. La destruction mutuelle assurée exige que toutes les parties comprennent qu’une guerre nucléaire équivaut à un suicide collectif et s’efforcent donc, par intérêt personnel, de maîtriser l’escalade des risques.
L’innovation de la guerre contre le terrorisme réside dans le fait qu’elle se concentre non pas sur les capacités militaires des États (un avenir probable fondé sur des capacités techniques observables), mais plutôt sur les aspirations perçues des terroristes (un avenir improbable mais hyperviolent qui ne repose pas nécessairement sur des capacités technologiques observées). De plus, la lutte antiterroriste imagine un ennemi (des terroristes aux microbes) avec lequel il est impossible de raisonner ou de dissuader. Ces innovations conceptuelles ancrent l’évaluation officielle des menaces plus profondément que jamais dans l’imaginaire, mais elles produisent également un avenir perçu comme toujours plus violent, toujours plus catastrophique. Autrement dit, la complexité et l’imprévisibilité du monde réel sont systématiquement réduites dans les jeux de simulation, et certains futurs sont consolidés comme plus probables que d’autres par le biais de scénarios consensuels et de la répétition conceptuelle entre les jeux et les agences. Dans les jeux de simulation de biosécurité, la prévention anticipée est désormais liée à certains scénarios catastrophiques prédéterminés (contagions mondiales et maladies génétiquement modifiées), mobilisant sans relâche la réflexion d’experts de nombreuses disciplines et agences vers des scénarios catastrophes spécifiques qui dépassent les capacités administratives actuelles. Ce type de jeu est un exercice expert d’auto-génération de la terreur, une mobilisation psychosociale de certains futurs catastrophiques érigés en scénarios essentiels à toute tentative de gouvernance. Ce processus expert engendre nécessairement un État antiterroriste en constante expansion qui privilégie des menaces imaginaires spécifiques aux formes réelles de violence quotidienne.
page 189 : promesse (paix, sécurité et technoscience) et menace (Weapon Mass Destruction)
Le discours américain actuel sur la biosécurité dénature ce qui pourrait être un concept de santé publique solide, au profit de la lutte antiterroriste mondiale. En effet, le concept de biosécurité à double usage – la promesse d’une nouvelle biomédecine capable à la fois de guérir et de nuire – fonctionne de plusieurs manières. En se concentrant sur l’élimination de menaces telles que le virus Ebola, l’anthrax et la variole, les spécialistes des maladies infectieuses pourraient effectivement découvrir un moyen de traiter des maladies courantes, comme beaucoup l’espèrent. Mais pour se protéger contre les agents biologiques inconnus ou conçus sur mesure, les scientifiques américains devront localiser et/ou produire ces organismes en laboratoire afin de pouvoir élaborer des contre-mesures (voir Fauci et Collins, 2012). Ainsi, dans certains domaines clés, la biosécurité semble aujourd’hui indissociable de la recherche sur les armes biologiques : en fait, si un autre pays au monde créait un nouveau réseau de laboratoires de recherche de niveau de biosécurité 4 (BSL-4) non soumis aux contrôles ou inspections internationaux, les experts de la défense américains pourraient fort bien l’accuser de développer des armes biologiques et préconiser des mesures préventives à son encontre. Former une nouvelle génération d’individus à la fabrication d’armes biologiques a des conséquences immédiates sur les efforts mondiaux de non-prolifération, que les États-Unis éludent en qualifiant ces programmes de « défensifs » ou de relevant de la « santé publique ». Ainsi, cette nouvelle génération d’experts qui travaille dans les nouveaux laboratoires de biosécurité américains constitue à la fois une menace et une ressource (voir Klotz et Sylvester 2009 ; Atlas et Reppy 2005).
(…)
En fin de compte, tout comme les scientifiques du projet Manhattan n’auraient pu prévoir l’impact de la bombe atomique sur la vie quotidienne américaine, les experts en biosécurité façonnent un avenir encore insoupçonné, proposant de nouvelles institutions, métaphores et pratiques pour créer un monde saturé de menaces et de contre-mesures, tout en occultant d’autres réalités et d’autres conceptions de la sécurité. Parce que ses objets, ses techniques et ses domaines sont tous considérés comme émergents, la biosécurité est à la fois un mode de gouvernance extrêmement flexible et très probablement un héritage durable de la guerre contre le terrorisme. L’ambition de l’appareil de biosécurité américain est aujourd’hui de devenir une infrastructure planétaire, capable de garantir la vie sous toutes ses formes. Bien que l’objectif de garantir la vie sous toutes ses formes demeure une utopie pour les experts, il n’en engendre pas moins une vision et une idéologie puissantes de la puissance américaine, qui façonneront les agences gouvernementales pour les décennies à venir, avec des conséquences imprévisibles. En pratique, toutes les formes de vie ne sont pas valorisées de la même manière ni soumises à la même vigilance ou aux mêmes modes de prise en charge par l’État sécuritaire, ce qui crée des lacunes, des hiérarchies et des angles morts au sein des institutions de biosécurité. Mais la biosécurité d’aujourd’hui ne se résume pas à la manière dont les experts se prémunissent contre le danger. Il s’agit plutôt d’une étude de cas sur la façon dont les Américains développent leurs capacités futures et sur les peurs (liées aux infections, aux technologies et au terrorisme lui-même) qui confèrent à la réflexion des experts une intensité affective suffisante pour éclipser toutes les autres préoccupations immédiates.
p. 189-90 : L’affaire de l’anthrax
La révélation : Les armes de destruction massive sont entièrement américaines
L’enquête du FBI sur les lettres contaminées à l’anthrax de 2001 a constitué la plus vaste opération de son histoire, mobilisant 600 000 heures de travail d’enquêteurs et sept à dix agents spéciaux de l’Amerithrax Task Force, ainsi que dix inspecteurs des services postaux américains. L’enquête s’est étendue sur six continents ; elle a nécessité plus de 10 000 entretiens avec des témoins, quatre-vingts perquisitions, l’examen de 26 000 courriels et l’analyse de quatre millions de mégaoctets de mémoire informatique ; et a abouti à la délivrance de 5 750 citations à comparaître devant des jurés. Les enquêteurs du FBI ont examiné les débris du vol 93 qui s’est écrasé en Pennsylvanie le 11 septembre 2001, cherchant en vain un lien entre l’anthrax et les auteurs des attentats-suicides. Ils ont également tenté d’établir un lien avec le gouvernement irakien, sans succès. En 2003, des chiens de Saint-Hubert ratissaient les environs de Fort Detrick, dans le Maryland (qui abritait le plus ancien laboratoire d’armes biologiques des États-Unis). Ils finirent par assécher un petit lac et y découvrir un récipient en plastique. Certains experts pensaient qu’il aurait pu servir à fabriquer une boîte à anthrax sous-marine – une méthode diaboliquement ingénieuse pour éviter d’être repéré ou contaminé – ou peut-être s’agissait-il simplement d’un piège à tortues. La qualité de l’anthrax utilisé lors de l’attaque, conçu pour être extrêmement léger et donc extrêmement dangereux, orienta finalement le FBI vers une source au sein même du secteur de la biodéfense américain.
La première cible de l’enquête, Stephen Hatfill (ancien employé de Fort Detrick), fut identifié par le procureur général John Ashcroft comme une personne d’intérêt et par le chroniqueur du New York Times, Nicholas Kristof (2002), comme le coupable probable. Jugé en grande pompe par les médias sans aucune preuve concrète, il obtint finalement 5,8 millions de dollars de dommages et intérêts pour atteinte à la vie privée. À l’été 2008, le FBI concentra son attention sur Bruce Ivins, spécialiste de l’anthrax à Fort Detrick et consultant sur l’enquête Amerithrax depuis le début. Découvrant qu’Ivins avait des antécédents de maladie mentale jusque-là inconnus et qu’il avait eu accès à la souche spécifique d’anthrax utilisée lors des attaques, le FBI lança une enquête intensive à son encontre pendant plus d’un an. Alors qu’un grand jury était convoqué pour l’inculper d’utilisation terroriste d’une arme de destruction massive, Ivins se suicida. Ses proches attribuèrent son suicide à l’intense pression exercée sur lui dans le cadre de l’enquête. Le FBI a déclaré l’affaire Amerithrax close.
Compte tenu de l’évolution de la biosécurité américaine au cours de la dernière décennie, passée d’une préoccupation limitée à la sécurité alimentaire à un projet mondial de prévention des menaces émergentes, s’appuyant sur une infrastructure massive de laboratoires, d’exercices nationaux, d’opérations secrètes et de guerres préventives, on peut légitimement se demander comment le FBI explique les motivations d’Ivins dans ces attaques. L’agence conclut :
« Le programme de vaccination contre l’anthrax auquel il avait consacré toute sa carrière, pendant plus de vingt ans, était en train d’échouer. Les vaccins contre l’anthrax étaient critiqués dans plusieurs milieux scientifiques, en raison de problèmes d’efficacité et d’allégations selon lesquelles ils contribuaient au syndrome de la guerre du Golfe. À moins d’une avancée majeure ou d’une intervention décisive, il craignait que le programme de recherche sur le vaccin ne soit abandonné. Suite aux attaques à l’anthrax, cependant, son programme a soudainement été relancé. (Département de la Justice des États-Unis, 2010, p. 8) »
Son programme a été relancé. Cette conclusion, étonnamment discrète de la part des responsables de la lutte antiterroriste, en révèle les profondes implications. Le FBI soutient que, pour accroître le financement de ses recherches sur l’anthrax, Ivins a orchestré les attaques contre des médias clés et des dirigeants démocrates au Sénat. Ses lettres visaient à fournir à l’administration Bush un prétexte pour imputer l’attaque à des étrangers, probablement des fondamentalistes musulmans. Le FBI conclut qu’Ivins a instrumentalisé la panique provoquée par les attentats-suicides de 2001 à des fins personnelles, tirant profit de l’état d’urgence pour financer ses travaux de biodéfense. Autrement dit, durant la première décennie de la lutte antiterroriste, les seules armes de destruction massive ont été produites, au sens propre comme au figuré, sur le territoire américain. En réponse à une attaque terroriste intérieure perpétrée par un expert au sein de l’infrastructure de biodéfense américaine, l’État antiterroriste a multiplié le nombre de vecteurs potentiels de menaces biologiques (laboratoires, experts et matériels) jusqu’à un point littéralement incalculable.
La biosécurité est aujourd’hui un sujet épineux aux États-Unis, car ses principales menaces, bien que projetées vers l’extérieur, sont en réalité internes. À l’instar des grands films noirs de notre époque – tels que Memento (2000), avec son enquêteur d’assurance cérébro-lésé incapable de créer de nouveaux souvenirs ; La Mémoire dans la peau (2002), dont l’assassin amnésique du gouvernement cherche simplement à échapper au monde des opérations clandestines qui a manipulé son esprit ; ou Shutter Island (2010), où le marshal fédéral paranoïaque réalise, en enquêtant dans un hôpital psychiatrique pour criminels, qu’il est lui-même un patient et que son enquête est en fait la plus grande simulation thérapeutique jamais tentée –, le protagoniste américain de la biosécurité est avant tout préoccupé par sa propre sécurité. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existe aucun danger biologique réel (existant, émergent ou potentiel) ni aucun individu ou groupe déterminé à s’en prendre aux citoyens et aux intérêts américains. Il s’agit plutôt de souligner que l’appareil de sécurité américain se construit dans un climat de panique nationale, et de s’interroger sur les capacités, les potentiels et les conséquences qui sont également intégrés à l’avenir collectif au nom de la défense préventive.
Chapitre 5 : extension des politiques contre-terroristes
Les transformations de la société américaine durant la première décennie de la politique antiterroriste sont d’une profondeur inouïe : la lutte contre le terrorisme a instauré un nouveau contrat social, non pas par un débat politique ouvert (les notions alternatives de sécurité et leurs coûts ont été quasi inexistantes), mais par une amplification constante des menaces. De fait, la guerre contre le terrorisme a profondément modifié les valeurs américaines. Les pratiques illégales, largement médiatisées, de l’administration Bush (restitutions extrajudiciaires, détention arbitraire, torture et surveillance intérieure) ont été renforcées par l’engagement impérialiste de l’administration Obama en faveur de la cyberguerre, de la surveillance numérique et d’un programme mondial d'« assassinats ciblés » (c’est-à-dire d’assassinats) utilisant à la fois les forces spéciales et des drones (voir également Constitution Project 2013 ; Open Society Foundation 2013 ; Becker et Shane 2012 ; Sanger 2012). Durant cette première décennie, la lutte contre le terrorisme a systématiquement primé sur les droits humains et le droit, soulevant des questions fondamentales quant au soutien des États-Unis au droit international, aux droits des citoyens américains et aux limites de la guerre au XXIe siècle. La cohérence de ces politiques sous les administrations Bush et Obama, ainsi que l’absence d’efforts substantiels du Congrès ou du ministère de la Justice pour statuer sur des pratiques telles que la simulation de noyade, la détention arbitraire, la surveillance sans mandat et l’assassinat de citoyens américains et d’autres personnes par des frappes de drones, témoignent clairement du nouveau consensus antiterroriste qui règne à Washington. Comme je l’ai démontré dans cet ouvrage, les États-Unis ont historiquement étendu leur appareil de sécurité non pas par une réflexion approfondie, mais plutôt en période de panique nationale. La guerre contre le terrorisme est toutefois unique en ce qu’il s’agit d’un conflit qui ne peut être circonscrit spatialement ni temporellement, et qui ne peut être gagné. Par exemple, même si Al-Qaïda était éradiquée de la planète, cela ne signifierait pas la fin de la lutte antiterroriste américaine, car l’avenir global est désormais perçu comme le domaine ultime à sécuriser. Cette notion de sécurité planétaire, comme je l’ai expliqué, est fortement axée sur la nation et reste donc incompatible avec les urgences collectives telles que le changement climatique, qui ne peuvent être facilement militarisées à des fins nationales. Ainsi, la lutte antiterroriste, malgré la multiplication des objets de préoccupation et l’expansion des pratiques imaginatives de désignation des menaces, ne reconnaît pas toutes les formes de terreur, ni même toutes les plus immédiates et les plus complexes. La prévention anticipée vise à déplacer le domaine de la sécurité du monde matériel de la précarité quotidienne vers l’imaginaire collectif, tandis que les experts élaborent des images de terreurs perfectionnées qui occultent toutes les expériences d’insécurité, même mineures, mais vécues, et détournent la gouvernance des formes existantes de violence, de souffrance et de crise pour la concentrer sur la lutte contre des scénarios cauchemardesques, certes largement spéculatifs.
En conséquence, la lutte contre le terrorisme a dominé la vie politique, sociale et financière des États-Unis en ce début de XXIe siècle, une période marquée par de multiples crises touchant le capital, l’environnement et les institutions publiques. Bien que le pays ne soit pas confronté à un adversaire mondial de haute technologie, doté de l’arme nucléaire, comme l’Union soviétique, le budget annuel actuel du Pentagone est supérieur de plus de 50 % à son budget moyen pendant la Guerre froide (Harrison 2011). Les campagnes militaires en Afghanistan et en Irak sont les guerres les plus longues de l’histoire américaine et ont coûté jusqu’à présent au moins 1 300 milliards de dollars ; seule la Seconde Guerre mondiale a été un conflit plus coûteux (Belasco 2011 ; Daggett 2010, 2). En 2012, les instigateurs des attentats de 2001 (dont Oussama ben Laden et ses principaux lieutenants au sein d’Al-Qaïda) étaient morts ou emprisonnés, mais les dépenses annuelles des États-Unis en matière de sécurité nationale demeurent à un niveau record (Hellman 2011), sans perspective d’amélioration. Le coût de la première décennie de la guerre contre le terrorisme dépasse largement 7 600 milliards de dollars (National Priorities Project, 2011). Ces dépenses interviennent dans un contexte de crises économiques mondiales récurrentes (dont la récession de 2008, la deuxième plus grave après la Grande Dépression des années 1930) qui ont anéanti vingt ans de patrimoine accumulé pour le ménage américain moyen (Appelbaum, 2012). Malgré ces faits économiques alarmants, le système de sécurité nationale n’est pas soumis à des appels à une réforme économique d’envergure et demeure pratiquement à l’abri de toute critique ou examen politique de la part des élus des deux principaux partis.
En effet, la lutte contre le terrorisme a été le principal secteur de croissance aux États-Unis au début du XXIe siècle. De nouvelles infrastructures nationales de sécurité intérieure, de biosécurité et de cybersécurité s’ajoutent aux institutions de sécurité nationale mises en place pendant la Guerre froide, qui constituent déjà le plus vaste appareil de sécurité nationale au monde. Cette infrastructure antiterroriste émergente est composée d’experts et d’administrateurs dont la vie est classée secret-défense : en 2011, plus de 4,8 millions d’Américains possédaient une habilitation de sécurité (Bureau du directeur du renseignement national des États-Unis, 2012, p. 3). Le coût du maintien des secrets d’État a, par conséquent, atteint un niveau record, augmentant de 12 % pour la seule année 2011, pour s’établir à 11,3 milliards de dollars (Bureau de surveillance de la sécurité de l’information des États-Unis, 2012, p. 3). L’engagement américain en faveur de la militarisation prend de nombreuses formes, notamment le maintien d’un réseau mondial de plus d’un millier de bases militaires à l’étranger (Vine 2009, 42 ; voir aussi Lutz 2009) et la monopolisation des deux tiers du commerce mondial des armes (Shanker 2009). De plus en plus, les services de police américains sont également intégrés au dispositif national de lutte contre le terrorisme, participant aux simulations annuelles d’attentats terroristes et renforçant leurs capacités grâce à l’accès aux fonds fédéraux antiterroristes. Depuis 2001, les services de police, tant ruraux qu’urbains, se sont dotés d’un arsenal allant des armes de calibre militaire et des robots détecteurs d’explosifs aux drones, en prévision d’attaques aux armes de destruction massive, mais de plus en plus souvent utilisés contre la criminalité courante et les manifestations sociales.
À cet éventail d’agents antiterroristes officiels, il convient d’ajouter la multitude de nouveaux experts en contre-terrorisme, en intervention d’urgence face aux armes de destruction massive, en sécurité intérieure et en biosécurité, formés dans les universités et les grandes écoles, avec au moins 350 nouveaux programmes diplômants rien qu’aux États-Unis. Ces programmes universitaires rejoignent les douze « centres d’excellence » financés par la loi de 2002 sur la sécurité intérieure, qui relient des centaines d’établissements d’enseignement par le biais de la lutte contre le terrorisme, formant ainsi de nouveaux experts en évaluation des risques terroristes, risques microbiens, défense contre les zoonoses, sécurité alimentaire, intervention en cas de catastrophe, explosifs, immigration, sécurité côtière, transports et sciences de la visualisation de la sécurité. Ces programmes de formation antiterroriste publics complètent, bien entendu, les vastes efforts classifiés déployés au sein du département de la Défense et des agences de renseignement américaines, créant ainsi un nouveau monde, fortement redondant, d’expertise antiterroriste publique, privée, militaire et classifiée. L’expertise, comme nous l’avons vu, est un aspect crucial du concept d’infrastructure critique. La lutte contre le terrorisme a engendré une nouvelle concurrence entre les entreprises, les institutions universitaires, militaires, de renseignement et scientifiques en matière d’identification, d’anticipation et de réponse aux menaces. De fait, rares sont les institutions sociales ou les infrastructures nationales contemporaines qui ne soient pas, d’une manière ou d’une autre, directement intégrées au vaste appareil antiterroriste américain.
D’une certaine manière, il s’agit d’un modèle de sécurité typiquement américain, une vaste mobilisation des institutions sociales pour faire face à un danger national émergent, comme ce fut le cas durant la Guerre froide. La nouveauté réside dans le caractère radicalement ouvert du concept de terreur, sa projection dans un avenir lointain et – précisément parce que la prévention anticipée relève de l’imagination – sa nature auto-colonisatrice. Durant la Guerre froide, on pouvait débattre de l’équilibre optimal des systèmes technologiques (missiles, ogives, bombardiers, sous-marins) pour garantir la dissuasion nucléaire mondiale. Dans un État antiterroriste, la sécurité ne saurait être suffisante, car la menace est une potentialité sans limite, capable de générer sans cesse de nouvelles expériences de menace et de danger anticipés. La lutte antiterroriste implique donc de lier les infrastructures du militarisme, de la technoscience, de la surveillance et des émotions dans une fusion en constante évolution de l’imagination, de l’anticipation, de la prévention et de la violence. Elle s’étend sans cesse à de nouveaux domaines – police, surveillance des frontières, santé publique, transports, informatique et finance – et les réoriente vers des conséquences redoutées, constituant ainsi un champ de terreur en constante expansion et d’une puissance affective dévastatrice. De cette manière, la lutte antiterroriste est rapidement devenue le principe organisateur de l’appareil sécuritaire américain, un vaste ensemble d’institutions et d’experts qui cherchent à prévenir les violences futures en tentant de manipuler le présent mondial.
Cependant, toutes les formes de violence ne sont pas reconnues par l’État antiterroriste, une réalité qui engendre et alimente de nouvelles crises. Sur les 1,64 million de soldats déployés en Afghanistan et en Irak entre 2001 et 2008, par exemple, plus de 300 000 souffrent aujourd’hui de lésions cérébrales ou de troubles mentaux (Tanielian et Jaycox 2008, xxi). Ce n’est là qu’un exemple immédiat de la manière dont la guerre contre le terrorisme crée de nouvelles crises à l’avenir, sous la forme de vastes problèmes médicaux et sociaux, véritables terreurs intérieures pour les anciens militaires engagés dans cette guerre. L’invisibilité de ces blessures illustre parfaitement la nouvelle infrastructure de crise involontairement engendrée par la guerre contre le terrorisme, qui comprend les blessures physiques directes, les répercussions mondiales des opérations militaires, secrètes ou déclarées, et les violences plus insidieuses, totalement ignorées par l’appareil sécuritaire et donc laissées sans réponse. Les investissements massifs consentis au cours de la dernière décennie dans les laboratoires de biosécurité, les systèmes de biosurveillance et la recherche sur la guerre biologique n’ont, par exemple, abouti à aucun nouveau médicament antiviral ni vaccin contre les maladies infectieuses de catégorie 4. Parallèlement, les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (2014) indiquent qu’un Américain sur six contracte chaque année une maladie d’origine alimentaire (entraînant 128 000 hospitalisations et 3 000 décès), un problème non pas lié au bioterrorisme, mais à l’insuffisance des systèmes de réglementation industrielle. De même, l’American Society of Civil Engineers signale que le système d’approvisionnement en eau des États-Unis est une infrastructure défaillante et un vecteur majeur de maladies, nécessitant un investissement de 60 milliards de dollars pour être sécurisé (American Society of Civil Engineers, 2011) – soit environ le montant investi dans l’infrastructure de biosécurité militarisée au cours de la dernière décennie pour se prémunir contre les attaques aux armes de destruction massive. Ainsi, l’État antiterroriste permet des formes de violence quotidienne qui aggravent de manière vitale et immédiate l’insécurité au quotidien de la société américaine. Une autre caractéristique marquante de la lutte antiterroriste actuelle réside dans ses indicateurs singuliers : le Centre national de lutte contre le terrorisme des États-Unis dresse chaque année un portrait mondial du terrorisme, fournissant un compte rendu statistique de cette forme particulière de violence (constituant ainsi une nouvelle sorte de base de données planétaire, à l’instar des portraits mondiaux des maladies émergentes produits par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies). En 2010, le Centre a recensé 11 500 attentats terroristes dans soixante-douze pays et quinze victimes civiles américaines, tous perpétrés en Irak, en Afghanistan ou en Ouganda (Centre national de lutte contre le terrorisme des États-Unis, 2011, p. 5). Pourtant, le Centre ne considère pas les frappes de drones américaines (une forme de violence inventée par les États-Unis) comme du terrorisme, ce qui soulève une question cruciale, jusqu’ici non résolue : la défense américaine peut être perçue par d’autres comme une forme de terrorisme. Le terrorisme engendre le terrorisme, sans exception.
